Rencontre : Marianne et Martine, expériences personnelles

De Pianofabriek - 24 janvier 2009
samedi 26 décembre 2009
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Note sur les photos * [1]

Avant-dernière activité de préparation avant le grand départ. Invitées : Marianne Blume, et (via GSM) Martine en direct du camp de réfugiés de Aïda, Bethléem.

Marianne voudrait nous donner quelques conseils ou indications pratiques de sécurité : il est important de ne pas parler de notre projet à l’aéroport, ni à l’aller, ni au retour, dit-elle et elle insiste sur le fait que la sécurité à Zaventem est déjà la sécurité israélienne (il faut toujours penser que les murs ont des oreilles !). Il faut se mettre d’accord sur un scénario commun (groupe d’élèves d’une école catholique, jeunes pèlerins désireux de visiter les Lieux saints à Jérusalem, Bethléem… et ne connaissant pas très bien l’anglais) et y croire. Il y a de grandes chances qu’Anne-Claire et Tanguy soient les seuls interrogés à la douane et aux checkpoints. de même, il est préférable de ne pas faire de publicité autour de notre site avant le départ : ce serait trop bête de ne pas pouvoir monter dans l’avion !

Elle nous rappelle, depuis les accords d’Oslo, le territoire de la Cisjordanie est divisés en zones A (= autonomes sous contrôle palestinien), zones C (sous juridiction israélienne) et zones B (intermédiaires : sous responsabilité palestinienne pour la santé/l’éducation…, mais sous sécurité israélienne). Il y a 20 minutes de route entre Jérusalem et Bethléem, et passer de l’un à l’autre, c’est passer dans une zone B.


Tanguy appelle alors Martine à Aïda. Elle confirme qu’il fait calme en Cisjordanie, que les manifestations ont été interdites dans les Territoires occupés par l’Autorité palestinienne, et que si on est raisonnables, il n’y aura pas de problème. "Aïda se trouve dans la périphérie de Bethléem et les consuls protègent les Lieux Saints qui ont un statut privilégiés. Pâques est en outre la période de tourisme et Israël (qui a installé ses propres hôtels autour des Lieux Saints) veille au calme afin de rétablir cette source de revenus."

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"Il n’y a pas de contrôle dans le camp de Aïda même, continue-t-elle, les seules difficultés éventuelles que vous rencontreriez seraient au checkpoint (attente, temps perdu) au moment de passer de Bethléem à Aïda : il s’agit d’une sorte de gros bunker, vous passez au travers d’une série de couloirs, de tourniquets sans voir aucun soldat - mais sachez qu’eux vous observent."

"Dans le camp-même, s’il devait y avoir des arrestations, elles se font en général après le couvre-feu : simple affaire de bon sens, on ne circule pas de nuit dans le camp. Et s’il devait y avoir un incident en journée, la consigne est de ne pas s’approcher car la présence de soldats s’accompagne souvent de bombes assourdissantes et de gaz lacrymogènes et même, le cas échéant, d’une balle. Ils ne font pas la différence entre Palestiniens et étrangers. Il ne faut surtout pas vouloir intervenir, mais de rentrer chez soi, en faisant un détour si on voit une voiture militaire, bref ne pas se faire remarquer."

"Si c’est en dehors du camp, même chose : éviter de se précipiter à l’endroit du grabuge. Ce n’est pas du jeu.
Si vous tombez le nez sur une voiture militaire blindée au détour d’une rue (comme cela m’est arrivé), continuez votre chemin comme si de rien n’était et éloignez-vous le plus vite possible. Autant ne pas devoir donner ses papiers.
"

Martine nous a aussi donné une série d’informations et de recommandations qui nous seront bien utiles pour notre voyage. Concernant le temps qu’il fera, elle signale que le mois d’avril peut encore être assez froid et pluvieux. Il faut aussi savoir que la toute grande majorité des maisons n’ont pas de chauffage central - les gens se chauffent d’habitude avec des petits chauffages d’appoint mais on a toujours l’impression d’avoir froid, surtout le soir. Concernant l’habillement, elle nous rappellei que la population du camp d’Aida est presque exclusivement musulmane. Il faut donc respecter son environnement et s’habiller en conséquenc : les filles, T-shirts ou blouses à manches- pas de décolleté - pantalon ou jupe longue, et les garçons, : pantalon, pas de short.

"On ne peut entrer dans les territoires dits"‘autonomes" qu’en passant par Israël : il faut donc un visa israélien, qui sera délivré à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. On vous demandera le but de votre visite : il est exclu de dire que vous avez l’intention d’aller dans les territoires (sauf pour une visite éventuelle à Bethléem), prévient Martine. Il faut donc un autre objet de voyage : tourisme, tourisme religieux, etc. Comme vous voyagez en groupe, il est important que tous les membres du groupe racontent la même histoire, au cas où il y aurait des questions. Chacun doit donc s’imprégner du scénario. Il est conseillé que le ou les accompagnateurs passent les premiers et essaient de faire passer tout le groupe en une fois".

Martine nous demande aussi d’éviter d’arriver avec des documents "compromettants", notamment des listes de noms et d’adresses qui mettraient beaucoup de personnes en difficulté. Tous ces documents sont à envoyer par mail avant le départ et à récupérer sur place (y compris au retour). Même remarque pour les agendas, les portables ou ordinateurs s’il y en a.

"Une fois sur place, sachez qu’’il peut y avoir différentes sortes de contrôles et à tout moment. Il faut donc toujours avoir son passeport sur soi et, dans tous les cas, insiste-t-elle, éviter de fanfaronner lors des contrôles notamment aux ‘checkpoints’ et de faire des remarques désobligeantes en français : pas mal d’Israéliens parlent français. Si l’armée fait une descente dans le camp ou se montre déplaisante lors d’un contrôle, ne pas prendre de risques inutiles en voulant faire le/la zouave. Dans le premier cas, on reste à l’intérieur, dans le deuxième, on reste poli en sachant que de toutes façons, on n’est jamais gagnant".

Concernant notre séjour à Aïda, Martine se veut rassurante : "Le camp compte environ 5500 personnes dont 2/3 ont moins de 18 ans. La population est musulmane : il n’y aura aucun problème avec les gens du camp s’il y a respect de l’autre, ce qui signifie notamment d’accepter de changer un peu ses habitudes pour se mettre au diapason des habitants (ex pas d’alcool dans le camp). Accepter aussi l’idée qu’on ne changera pas le monde en 10 jours et donc être attentif aux remarques que l’on peut faire (ex. le port du voile peut vous déplaire mais faire des remarques à ce sujet est évidemment totalement inutile)". Elle nous invite aussi à être prudents dans nos conversations, éviter les sujets "dangereux" (religion, politique). Ces sujets peuvent être perçus de façon très différente de la nôtre.

"Les Palestiniens sont des gens très accueillants et vous serez probablement invités souvent à entrer dans une maison pour boire un café, un thé et manger un fruit ou un biscuit ou éventuellement partager un repas. Ce sont évidemment des occasions intéressantes pour partager la vie et les opinions de nos amis palestiniens. Il ne faut cependant pas abuser. Beaucoup de familles sont pauvres et ne vont pas hésiter à se priver et à priver leurs enfants pour vous faire un bon repas. Si vous voyez que la famille est pauvre, essayez de trouver une excuse pour ne pas recevoir un repas. Toutes les invitations ne sont pas non plus réelles, explique Martine. Ce sont parfois des tics (vous passez devant une porte, on vous invite par habitude mais on ne s’attend pas forcément à ce que vous entriez). Si vous ne connaissez absolument pas la personne, remerciez et excusez-vous de ne pouvoir entrer".

Une des grosses différences culturelles qui risque de nous "agacer", dit encore Martine, est la notion et la gestion du temps. En Palestine, on n’a pas forcément la même approche du travail et de la vie en général qu’en occident. On fait souvent les choses en dernière minute, on arrive habituellement (très) en retard aux rendez-vous. Il peut même arriver qu’on ne se présente pas. C’est ainsi et il faut s’y faire...

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"Une chose qui pourrait vous choquer ou vous inquiéter est que les enfants du camp vous jettent des pierres. Cela arrivera peut-être car jeter des pierres est devenu un vrai ‘tic’. Ce n’est jamais violent. Cela m’est déjà arrivé plusieurs fois, alors ils me connaissent bien. Le mieux est de faire semblant de rien et de continuer son chemin, surtout si aucune pierre ne vous a touché. Si vous recevez une pierre sur vous, vous pouvez vous retourner, vous diriger vers le gosse (s’il ne s’est pas déjà enfui) et essayer de lui demander pourquoi il a fait cela, à condition qu’il comprenne l’anglais. Une conversation calme est le meilleur remède. Et Martine conclue : "Je ne me suis jamais sentie en insécurité en aucun endroit de Cisjordanie, que ce soit à Bethléem, Naplouse ou Hébron. Si on respecte les gens, il n’y a d’habitude pas de problèmes..."

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Le coup de fil terminé, Marianne confirme tout ce qu’a dit Martine et ajoute que dans les Territoires Occupés, nous serons entourés/guidés par des gens du cru, çàd bien au fait de ce qu’il s’y passe et, répète-t-elle, si nous obéissons aux consignes des Palestiniens (ne pas prendre des photos des soldats, ne pas traîner dans les rues le soir…), nous ne risquons rien. De plus, les gens du centre Al-Rowwad ont l’habitude du contact avec des « étrangers » : ils comprennent notre décalage par rapport à leur culture (mœurs, expressions à ne pas prendre au pied de la lettre) et prennent les devant pour nous « protéger » et faciliter les contacts. "De même, s’il devait y avoir un problème à Naplouse ou Hébron, les Palestiniens d’Aïda le sauraient, et la visite serait simplement annulée. De toute façon, ajoute Marianne, la sécurité est mieux assurée actuellement qu’auparavant, non seulement parce que la police des Territoires occupés été entraînée par les USA (et est donc efficace), mais aussi vu l’appui que Mahmoud Abbas a reçu ces derniers temps."


A notre demande, Marianne accepte de raconter son expérience à Gaza. "Je commence n’avais pas choisi d’aller à Gaza. En fait, je rêvais d’aller travailler à l’université de Bir-Zeit en Cisjordanie... Et j’avais beau m’être beaucoup documentée sur la situation avant de partir, je suis arrivée complètement « décalée ». En tout cas, vivre avec des gens qui ne nous ressemblent pas (langues, habitudes différentes …) nous en apprend énormément sur nous-même. Bien sûr, il y a eu des moments de grande fatigue, d’agacement, où je me disais : « Mais Marianne, ce que tu penses là est à la limite du racisme !… ». Mais les gens là-bas ont une très grande sensibilité : ils comprennent qu’on ne les comprenne pas, nous prennent par la main, et je les remercie pour cela."

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Quant à la situation actuelle, Marianne se propose de brosser un tableau des événements qui ont pu y mener, tels qu’elle les a vécus sur place :

"En 1995, après la signature à Washington des Accords d’Oslo (délimitation de zones A, B, C dans les Territoires Occupés), j’ai ressenti qu’il y avait une certaine effervescence dans la population. Les Palestiniens croyaient qu’il y aurait la paix, mais, personnellement, j’étais sceptique. Ce que je voyais et vivais au quotidien (par ex. les contrôles incessants des véhicules et des gens de Gaza par des soldats israéliens, le développement des colonies juives en territoire palestinien…) démontrait à quel point l’autonomie des Palestiniens était réduite".

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"En 1996, il y a eu le creusement par les Israéliens d’un tunnel sous la mosquée d’Al-Aksa pour tenter de trouver les fondations du Temple de Salomon (toujours pas trouvées). Les Palestiniens se sont révoltés, les Israéliens ont tiré, il y a eu 14 morts. Les Palestiniens de Gaza ont voulu manifester leur solidarité avec ceux de Cisjordanie et ont décrété une grève générale… Mais, ils se sont retrouvés un peu bêtes devant les magasins fermés qu’ils étaient les seuls à fréquenter. Se rendant peu à peu compte qu’ils ne bénéficiaient que d’un semblant d’indépendance (oui les soldats avaient disparu, mais Gaza était enfermée derrière les fils barbelés israéliens), ils ont alors organisé des manifs pour être vus par les médias. Il y a de nouvelles victimes palestiniennes (18 morts au checkpoint d’Eres), ce qui a mis le feu aux poudres en Cisjordanie, en conséquence de quoi, Israël a complètement fermé la bande de Gaza : interdiction à quiconque d’y entrer ou d’en sortir. Au bout d’un mois, il n’y avait plus de pain et il était impossible pour les Palestiniens de Gaza d’acheter de la farine à l’Egypte : les frontières sont tenues par les Israéliens et les Palestiniens n’ont le droit d’acheter des marchandises qu’à Israël, qui décide quand et que leur vendre".

"Avant les Accords d’Oslo, les Palestiniens (qui constituaient un réservoir de main d’œuvre bon marché pour le bâtiment et l’agriculture en Israël) pouvaient entrer et sortir de Gaza, moyennant permis. Après, de moins en moins de Palestiniens ont eu la permission d’aller travailler en Israël ils se sont retrouvés sans travail à Gaza (où rien n’avait été fait pour développer l’économie), aux côtés des 50.000 réfugiés « illégaux », çàd des Palestiniens revenus clandestinement chez eux, sans papiers puisque l’Autorité Palestinienne ne pouvait en délivrer (aujourd’hui encore, ce sont les Israéliens qui décident si les Palestiniens peuvent avoir une carte d’identité ou non. Arafat, lui-même, lorsqu’il voulait se rendre au Parlement à Ramallah, devait en demander l’autorisation aux Israéliens)."

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"En parallèle, explique encore Marianne, les colonies juives se développaient sur le territoire de Gaza : chaque colonie était entourée d’une" zone de sécurité, puis d’une zone-tampon, et reliée aux autres colonies par un réseau de routes à l’usage exclusif des colons… Au bout du compte 40% de la superficie de la bande de Gaza étaient dorénavant « zone C », çàd sous juridiction et sécurité israélienne."

"Oslo avait promis une liaison entre la Cisjordanie et la bande de Gaza (prémices d’un futur état palestinien)… Les Palestiniens se sont peu à peu rendu compte du leurre : ils n’ont rien vu venir ni en 95, ni en 96, 97, 98 et, clairement, l’« Autorité Palestinienne » n’était guère plus qu’un relais permettant aux Israéliens de faire une occupation « plus libre » (= ??) de la Palestine. 1999 voit l’ouverture d’un « safe passage » entre les 2 territoires palestiniens, mais sur le mode israélien (çàd très administratif + beaucoup de propagande) : à condition d’avoir une carte d’identité + une carte magnétique (délivrées par les autorités militaires israéliennes sous certaines conditions : avoir plus de 35 ans, n’avoir jamais fait de prison…) + une autorisation, un Palestinien de Gaza pouvait prendre le bus jusqu’au checkpoint près d’Hébron, puis prendre un taxi qui le menait par des routes défoncées dans une vallée encaissée jusqu’à sa destination, soit 3h30 de route, avec obligation de revenir dans la même journée : bref, pas le temps de faire quoique ce soit. En conséquence, (par ex) les étudiants de Gaza qui souhaitaient faire leur master en Cisjordanie devaient y vivre comme des illégaux, dans la peur constante d’être arrêtés. De toute façon, ce passage a été fermé à l’arrivée d’Ehud Barak la même année."

"Pour moi, il n’y a jamais eu de réelle intention de la part d’Israël de relier la Cisjordanie et la bande de Gaza et de permettre qu’il y ait un jour un état palestinien". Quant au rôle joué par l’Europe, Marianne est bien forcée de dire que ça n’a pas été fameux : "L’Europe nous a fait croire qu’elle croyait au projet d’un état palestinien. Il y a eu des missions de coopération universitaire (cf mon travail à Gaza), il y a eu des investissements dans les territoires Occupés (on a créé des ministères, en faisant comme s’il y avait un réel gouvernement palestinien…) mais qui on eu à la fois un effet de structuration et de déstructuration de la société palestinienne : après 1967, en effet, les Palestiniens se sont organisés en dehors du pouvoir israélien, une série d’ONG ont pris en main la santé, l’éducation… Mais les crédits de l’Europe n’ont pas été à ces ONG, ils ont été aux « nouveaux » ministères, lesquels ont voulu remplacer (supprimer) ces ONG... Cependant, l’Autorité Palestinienne a très vite été incapable de gérer l’ensemble des problèmes qui se posaient. Ainsi, par ex., explique Marianne, si les livres scolaires sont désormais payés par l’Europe, pourquoi les ONG continueraient-elles à en faire ? Elles ont donc arrêté. Mais, si les autorités israéliennes ne laissent pas ces livres passer la frontière, les écoliers se retrouvent sans... Autre exemple : l’Europe décide d’investir dans des usines à jus de fruits à Gaza. Très bien, mais les Israéliens tiennent les frontières fermées, et comme le verre, les bouchons, les boîtes de conserve… viennent d’Israël, rien ne peut être fait de ces tonnes de jus."

Il y a de réelles entraves à la libre circulation des gens et des marchandises et donc, dit Marianne, rien n’était/n’est possible à Gaza. Avec les embargos répétés (même les étrangers - dont elle - ne pouvaient sortir de la bande de Gaza : il y a eu le cas, par ex., de médecins américains qui faisaient campagne contre la polio et apportaient des médicaments et qui n’ont pas pu entrer dans la bande de Gaza), l’économie de ce territoire ne pouvait que mourir.

Le chômage et l’enfermement (le « back-to-back pour toutes les marchandises, les contrôles et vexations administratives incessants, l’impossibilité de faire des études…), tout cela a mené à la seconde intifada (= soulèvement général de la population, désobéissance contre les autorités d’occupation, mouvement de résistance populaire pour la libération des Territoires Occupés) en 2000.

"Dans ces circonstances, dit Marianne, enseigner le français peut paraître ridicule. Mais, les étudiants en voulaient. Après un bombardement, ils revenaient au cours. Pour eux apprendre c’était une manière de résistance, de lutte."

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Pendant l’intifada, Marianne s’est occupée d’enfants en situation de stress et a utilisé des techniques de théâtre pour leur faire sortir tout cela. "Personne ne se vantait d’avoir lancé des pierres, et il n’y avait aucun lieu pour qu’ils puissent dire leur malaise". Elle a donc commencé à faire du théâtre avec ses étudiants, travailler avec eux la prise de conscience du corps et elle se souvient de ces jeunes gars de 18 ans qui lui disaient, des larmes plein les yeux : « Marianne, on n’a pas eu d’enfance ». Dix ans plus tard, ces jeunes devenus parents à leur tour lui écrivent que leurs enfants aujourd’hui non plus n’en ont pas. Comme eux à leur âge, ils ont des personnalités d’adulte, une très grande fragilité, parce qu’ils n’ont jamais eu l’innocence de l’enfance.

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Nous lui demandons alors de nous parler du Hamas, de sa naissance et de son succès progressif : "Le Hamas n’est pas né « comme ça » tout d’un coup, en 1987, dit Marianne. Ces gens ont, en fait, peu à peu rempli tous les interstices laissés par les défaillances de l’Autorité Palestinienne (mise sur pied de crèches, hôpitaux, écoles, associations caritatives…) et je les trouve très responsables, très professionnels et très motivés dans ce qu’ils font. Bien sûr, c’est un mouvement d’inspiration religieuse (notez qu’en Palestine, tout le monde est religieux, contrairement à ici, où la foi est plus une question individuelle, personnelle. Le Fatah se dit laïque, mais ils vont tous à la mosquée aussi !) mais c’est surtout un mouvement de libération, qui a donc une dynamique différente et qui a, par ex., beaucoup misé sur les femmes." Marianne se risque à une comparaison : "C’est comme en Belgique où l’enseignement libre (par opposition à celui de l’Etat) semble davantage avoir une direction, un projet, et cela a rassuré la population palestinienne qui vivait le quotidien d’heure en heure.

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Et aussi, n’ayant pas participé au pouvoir, le Hamas apparaissait comme non corrompu, ayant une certaine virginité. Il n’empêche que lorsque le Hamas a gagné les élections, les gens étaient effarés (même ceux qui avaient voté pour). « M… alors, on en est arrivés là… ! », tous étaient bien conscients que le succès du Hamas est né du ras le bol général par rapport aux autorités israéliennes qui n’ont jamais proposé de compromis acceptable pour les Palestiniens". Et Marianne de traduire le sentiment des Palestiniens : « On a reconnu Israël, on n’est pas contre les Juifs, on a accepté que la Palestine d’aujourd’hui ne soit plus que 22% de la Palestine originale, accepté les frontière de 1967 : ça nous a servi à quoi ? Et aujourd’hui, on va tout reconnaître encore une fois, et puis ? ça va nous mener à quoi ? »

Pour Marianne, l’invasion israélienne de janvier 2009 ne visait pas à éliminer le Hamas. "C’est ridicule, dit-elle, on ne tue pas un mouvement. La volonté d’Israël est que la bande de Gaza retourne à l’Egypte et de montrer à la Cisjordanie qu’elle ferait bien de se tenir à carreau, tout en faisant un peu de propagande électorale, redorant le blason de Barak… et s’offrant une petite vengeance par rapport à ce qui s’est passé au Liban où, c’est vrai, ils ont tout détruit, mais se sont aussi ramassé une fameuse raclée".

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La politique délibérée d’Israël est de faire en sorte qu’il n’y ait pas d’état palestinien. Il y a aujourd’hui une série de nouveaux historiens israéliens qui vont dans ce sens, en reconnaissant que le but de l’Etat d’Israël a été, dès sa naissance en 1948, d’être un état juif pour les juifs et de se débarrasser de tous les arabes qui se trouvaient sur le territoire. Il ne s’agit pas ici d’un génocide mais d’un sociocide, soit la mise à mort du fait palestinien, l’élimination d’une culture, d’une solidarité. Israël ne peut rien faire contre le fait qu’il y ait des Palestiniens, mais il ne veut pas qu’il y ait un Etat, une société Palestinienne et veut casser leur extraordinaire résistance. "Il y a toujours eu, dit Marianne, une capacité à rebondir étonnante dans ce peuple, mais aujourd’hui ?…" Elle réfléchit un instant et puis dit qu’elle ne sait pas si la cause palestinienne est encore là à Gaza : aujourd’hui, on cherche son grand-père, sa maison…

"A Ramallah, on veut jouer la carte européenne à fond. Je n’y crois pas, de même que je ne crois pas qu’Obama va changer quoique ce soit. Mahmoud Abbas (en place depuis 2003) prône un gouvernement d’unité nationale… C’est ce que le Hamas veut depuis le début.!...Quand on y était presque arrivé, l’Europe a refusé de le reconnaître. Maintenant, on se retrouve à la case « départ », l’Europe promet à nouveau son aide...!" Et Marianne ne peut que dénoncer la terrible hypocrisie de l’Union Européenne (cf le rehaussement d’Israël tout récemment !!). Le problème est aussi qu’il n’y a pas de politique unique en Europe, toute décision doit se faire à l’unanimité, et le marché européen est le premier marché à l’exportation pour Israël. Seuls les USA pourraient imposer quelque chose à Israël, mais aujourd’hui ils paient la politique militaire d’Israël… Est-ce qu’Obama y changera quelque chose ?...

"On ne prend pas, dit Marianne, les moyens de pression que l’on a à notre disposition…" Quant à savoir pourquoi les autres pays arabes n’agissent pas Marianne répond que s’il est vrai qu’on voit que la population manifeste dans les rues, au niveau des gouvernements, il n’y a pas de solidarité entre arabes (le grand rêve arabe est un échec). En plus, les pays voisins ne sont pas des démocraties : Moubarak et Abdallah de Jordanie n’ont sans doute pas très envie d’avoir un état démocratique à leurs portes, leur peuple pourrait alors commencer à réfléchir. Et puis l’Egypte est le deuxième état à recevoir la manne des USA. La Jordanie, quant à elle, se souvient que les Palestiniens ont essayé de faire un état dans l’état, Abdallah est prudent maintenant…

Marianne a aussi beaucoup de choses à dire par rapport au désengagement des colonies dans la bande de Gaza : "Si les Israéliens se sont retirés unilatéralement de Gaza - en faisant beaucoup de bruit autour des quelques 5500 colons, tous volontaristes, que cela a concernés,( cf. les images du colon en pleurs devant « sa » maison qu’il devait quitter…), ce n’est pas parce que cela devenait difficile à contrôler. Rappelez-vous que la bande de Gaza ne fait que 11 km de large, qu’aucune route ne la traverse à cause des colonies, lesquelles permettaient de contrôler le territoire. Non, si les Israéliens sont repartis, c’est qu’Israël avait calculé que la nappe phréatique tiendrait +/- 10 ans, pendant lesquels ils ont fait de la culture intensive, très chère en eau. Au bout des dix ans, ils ont fait dire par les USA qu’ils « acceptaient de se retirer » : ils faisaient soit-disant une concession, en fait, ils ont endormi le processus de paix. En effet, en parallèle et à l’abri des regards (et donc les mains libres), ils ont continué à développer des colonies en Cisjordanie : pendant les 6 mois de retrait (étalé à grand renfort d’images TV), leur nombre et leur superficie sont montés en flèche, tandis que la construction du mur était lancée… Ce mur dont le but est clairement la judaïsation de Jérusalem (un rapport israélien en faisait état, mais à été interdit de publication par A. Sharon)."

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Il ne s’est pas agi, conclut Marianne, d’un retrait mais d’un redéploiement, tout en se garantissant une image clean au niveau du monde

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Pour terminer, Marianne dit que le piège, c’est ce que les Palestiniens représentent : "Ils sont un exutoire pour tous les peuples opprimés. Je ne crois pas qu’il s’agit de prendre parti, mais au regard de ce qui est droit international, et droits de l’homme, on ne peut pas fermer les yeux, feindre de ne pas voir qu’il y a violation par Israël ".

Voir aussi l’interview de Marianne sur la chaîne de télévision "Al Hiwar"


[1Les photos/cartes/dessins marqués d’une étoile * ont été empruntés sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !