Témoignages de voyageurs en Palestine

ABP - 28 mars 2008
dimanche 27 décembre 2009
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Note sur les photos * [1]

Invités : Saïf et Jean-François qui sont tous deux allés en Palestine.

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Jean–François est artiste et , comme Tanguy, a accompagné un groupe d’enseignants en Palestine en 2007 en tant que photographe/ vidéaste. "Une fois arrivé en Palestine, dit-il, on vit physiquement cette thématique du Mur. Et on mesure à quel point on est mal informés ici, même si maintenant, il y a un « avant « et un « après Gaza » Une opinion publique commence à se réveiller autour du problème, et ce sans passer par ceux qui tiennent la narration, càd le gouvernement israélien. "Avec votre projet de rester dans un camp pendant plusieurs jours, vous allez vivre des réalités sociales très prégnantes, par ex, le fait que les hommes sont absents, que, du coup, les femmes s’émancipent parce qu’elles jouent un rôle de plus en plus grand."

Jean-François nous raconte comment un jour, l’enfant (12 ans) de la famille qui le logeait s’est emparé de son appareil et s’est mis à mitrailler, prendre une série de photos de choses (dont la rafle de 60 personnes, dont 50 ne sont pas revenues…) et d’endroits auxquels, lui, n’avait pas accès. "Parce que prendre des photos de quelqu’un implique un climat de confiance entre les gens, et qu’il faut prendre le temps de créer ce climat". Il lui a finalement laissé son appareil, et une fois revenu en Belgique, après avoir développé les photos prises (et envoyées par la poste), il s’est dit avec d’autres qu’un moyen de pallier l’absence d’information sur ce qui se passe en Palestine serait d’envoyer des caméras et des appareils photos aux jeunes Palestiniens, leur donner un moyen de communication, un support pour diffuser leur réalité. "Au bout de vos 10 jours à Aïda, dit-il, vous aurez sûrement repéré des personnes à qui laisser du matériel." Et il nous confie un appareil photo "à laisser là-bas".


Saïf, lui, fait partie d’une ONG qui s’occupe de promouvoir la santé, la sécurité alimentaire et un travail décent. Il est parti l’année passée comme observateur dans le cadre de séminaires populaires + visite du terrain. et a passé 2 jours à Jérusalem et le reste du temps à Ramallah.

D’origine marocaine (et donc d’office suspect), il a eu droit , dès son arrivée, à un traitement différent de celui de ses collègues : retenu plus longtemps lors des contrôle et barrages, il a pu goûter aux techniques d’interrogatoire des militaires israéliens (attente, interrogé pendant 20 minutes, attente de nouveau, interrogé de nouveau, les mêmes questions mais posées par un interrogateur différent pour une chasse aux contradictions), attente… une guerre psychique pour mettre les gens à bout)

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"Vous traverserez le checkpoint de Bethléem à pied. Sachez que la logique des checkpoints , c’est une série de vexations : vous êtes est à la merci du bon vouloir de gamins de 18 ans à qui on a donné des armes. Il faut vous méfiez en particulier des femmes soldats, lesquelles font payer d’autres pour toutes les frustrations qu’elles endurent dans l’armée, et des soldats Ethiopiens, considérés comme des sous-Juifs par les Juifs blancs, car ils doivent « faire leurs preuves ». Mais vous ne serez pas fouillées. La fouille appartient à la logique de l’aéroport, et il n’y a aucune communications de l’aéroport aux checkpoints et vice-versa".

Ce qui a frappé Saïf à Jérusalem , c’est le contraste entre la partie juive (où tout est propre, neuf, vide, froid, mais où il s’est senti fusillé du regard) et la partie arabe de la ville, beaucoup plus vivante, désordonnée mais chaleureuse. "On est mis face à l’évidence de la volonté de judaïser toute la ville : par ex. sur les tableaux de la ville que les artistes exposent, le dôme de la mosquée n’apparaît nulle part, il est déjà effacé du paysage." Et Saïf propose de nous amuser à repérer dans la ville toutes les traces de cet effacement organisé (nom des rues en arabe barrés… cf Rhode-Saint-Genèse dans la banlieue bruxelloise ;-) )

Même si elle connaît aussi des incursions israéliennes Ramallah est l’une des seules villes administrées par le gouvernement palestinien. C’est une ville plus laïque que les autres. Le groupe de Théâtre Ashtar, le Cirque de Ramallah et d’autres organisations travaillent à une résistance culturelle auprès des jeunes : ils font un réel travail de fond pour que ces garçons et filles puissent faire de la résistance autrement que par la violence.

"Vous serez sans aucun doute remués par ce que vous verrez et entendrez, souvent sans pouvoir réagir, question de sécurité : il est important le soir que vous vous retrouviez ensemble pour en parler, évacuer tout ce que vous aurez emmagasiné durant la journée."

Jean-François confirme : "Il faut savoir, que, dans les camps de réfugiés, Aïda, par ex., la nuit appartient aux militaires israéliens Et c’est une impression particulière que d’être réveillé à 4h du matin par le chant du muezzin et les sirènes, coups de feu de militaires israéliens, bombes sonores… Il y a des drames au quotidien, que vous pourriez être amenés à vivre."

Lui aussi a trouvé Jérusalem bouillonnante de contrastes et de vie. "Une chose intéressante à faire dans les quartiers de la vieille ville est de grimper les marches qui mènent aux terrasses pour voir comme elles sont peu à peu colonisées par les Israéliens particulièrement au-dessus des souks."

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La situation est semblable mais bien pire à Hébron et Jean-François nous met en garde : "En cas de provocation par des colons juifs (jet de pierres…), ne pas répondre car derrière eux, il y a toujours des militaires en joue." Surprenant sera de traverser des quartiers arabes complètement vidés de leurs habitants (no man’s lands). N’y viennent plus que des colons pour y jeter des pierres sur les enfants qui y passent. Surprenant aussi est le fait que Juifs et Arabes vivent les uns au-dessus des autres, sur différents plans ("Imaginez la guerre des nerfs constante, les insultes…") alors que dans d’autres villes ils vivent dans des quartiers séparés.

Naplouse est une ville à l’atmosphère réellement pesante, dit Jean-François. "Cette ville est surpeuplée, poussiéreuse, sale. Les Palestiniens vivent dans la vallée, les Israéliens sur les collines (comme partout ailleurs en Cisjordanie, question de pouvoir garder le contrôle !). Naplouse a connu des combats très durs en 2002-2003, et les stigmates sont sur les visages et dans la physionomie de la ville. Impossible pour ces gens de circuler hors de la ville, ou de construire lorsque la famille s’élargit.... Quant aux deux camps de réfugiés à l’extérieur de la ville (dont Balata), ils sont à la limite du supportable pour ce qui est du manque d’hygiène, de la tension et de la violence qui y règnent".

Quant aux activistes israéliens, ils n’ont pas l’écho qu’ils devraient avoir au niveau de la presse (internationale aussi). Il y a quand même beaucoup de refuzniks, mal vus par l’ensemble de la société israélienne, parce qu’ils sapent le moral des troupes ( !) (voir document ci-dessous)

Nos invités concluent en disant que la machine est lancée depuis 60 ans, qu’il y a une réelle stratégie des dirigeants israéliens pour effacer les Palestiniens, progressivement mais sûrement . Pour s’en convaincre, il suffit de voir le matraquage qui est fait dans les écoles israéliennes, d’analyser le tracé de la construction du Mur, lequel est tout sauf aléatoire (il contourne les nappes phréatiques)...

Appel de 57 militaires israéliens "Refuzniks"

Un livre à lire sur la question des "refuzniks", ces soldats israéliens qui refusent de mener des opérations dans les Territoires palestiniens.

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"Nous, officiers et soldats combattants de réserve de Tsahal, qui avons grandi dans le berceau du sionisme et du sacrifice pour l’Etat d’Israël, qui avons toujours servi en première ligne, qui avons été les premiers, dans toute mission, qu’elle soit facile ou difficile, à défendre l’Etat d’Israël et à le renforcer ;

Nous, officiers et soldats combattants qui servons l’Etat d’Israël pendant de longues semaines chaque année, malgré le prix personnel élevé que nous payons ;

Nous qui avons été en service de réserve dans tous les territoires et qui avons reçu des ordres et des instructions qui n’ont rien à voir avec la sécurité de l’Etat, mais dont le seul objectif est la domination du peuple palestinien ;

Nous qui avons vu de nos yeux le prix sanglant que l’occupation impose aux deux parties en présence ;

Nous qui avons senti comment les ordres que nous recevions détruisaient toutes les valeurs de ce pays ;

Nous qui avons compris que le prix de l’occupation était la perte de l’image humaine de Tsahal et la corruption de toute la société israélienne ;

Nous qui savons que les territoires occupés ne sont pas Israël, et que toutes les colonies sont destinées à être supprimées...

Nous déclarons que nous ne continuerons pas à combattre dans cette guerre pour la paix des colonies, que nous ne continuerons pas à combattre au-delà de la ligne verte pour dominer, expulser, affamer et humilier tout un peuple.

Nous déclarons que nous continuerons à servir Tsahal en toute occasion qui servira la défense de l’Etat d’Israël. L’occupation et la répression n’ont pas cet objectif. Et nous n’y participerons pas."

paru dans le quotidien "Haaretz", le 25 janvier 2002


[1Les photos/cartes/dessins marqués d’une étoile * ont été empruntés sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !