Lundi 6 avril 2009 - Camp de Aïda / Al-Rowwad Center / Bethléem

samedi 2 janvier 2010
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Premier jour au camp de Aïda : dans la Guest-House, la vie en groupe s’organise : tour à la salle de bains, exploration du contenu des armoires, recherche de magasins où nous ravitailler.

Sur le chemin en remontant vers le centre, il y a un marchand de fruits et légumes, un peu plus haut un "supermarché" , et juste à côté, l’échoppe de celui que désormais nous appellerons affectueusement notre "falafelman". Pas étonnant que nous ne les ayons pas repérés la veille : impossible de se douter qu’il y a là des commerces tant que les portes-volets sont fermées. Et en fait de commerces, ce sont de toutes petites boutiques dans lesquelles il vaut mieux n’entrer que seul ou à deux....

Mix de gestes, sourires, mots d’arabe et pseudo-anglais, et nos explorateurs reviennent les bras chargés de lait ("Haliib"), café ("kahwa"), roubès ("pain" en français), yaourts, bananes, oranges ("bouRtoukaal") et pots de choco : le bonheur, quoi !

Nos hôtes sont matinaux, déjà à notre porte et prêts à nous emmener faire un tour dans le camp : ils nous montrent la porte d’entrée symbolique du camp : une arche surmontée d’une énorme clé, rappel de celles que les réfugiés palestiniens de 1948 et 1967 ont emportées avec eux en quittant leurs maisons, l’école secondaire juste sous le mur de séparation, le petit centre de soins...

Les liens se nouent gentiment : on discute dans un anglais approximatif mais qui fonctionne, on chante, on rit... Nous passons saluer le directeur du camp, puis faire le tour du Centre Al-Rowwad ("les pionniers") : on commence par la grand salle du -1 où, hier à notre arrivée, nous avons assisté à la fin d’une réunion de parents dont les enfants s’envoleront bientôt pour l’Autriche pour y jouer une pièce de théâtre. Ils étaient tous, visiblement, à la fois très fiers et un peu inquiets : c’est, en effet pour certains la première fois que leurs fils et leurs filles sortiront du camp, chose qu’eux-mêmes n’ont jamais pu faire et ne feront sans doute jamais. "Voilà, c’est notre seule grande salle", nous explique-t-on, "ce qui ne facilite pas l’organisation des activités".

Nous remontons au rez-de-chaussée où se trouvent les bureaux d’Abdelfattah Abu-Srour, le directeur et de Marwa, Salam et Oussama qui s’occupent, entre autres, de l’administration. A l’étage, une classe, une petite cuisine et la salle d’ordinateurs qui, nous apprend-on, est à notre disposition tous les jours entre 16 et 17h. Encore une volée d’escaliers et la porte s’ouvre sur... un chantier ! La structure en béton est encore nue, pas de fenêtres mais des sacs de ciment, des gravats, une brouette, des parpaings... Ca nous surprend et nous amuse à la fois : qui, chez nous, accepterait de travailler dans un bâtiment encore en construction ??? "On continuera quand on aura de nouveau un peu d’argent", nous explique-t-on simplement.

En tout cas, nous bénéficions d’une vue sur le camp, le minaret et le mur de séparation tout autour... "Et ça ?", demande Anne-Claire en désignant des sortes de citernes sur les toits. "Ce sont nos réserves d’eau", répond Oussama (31 ans). "Quand les soldats israéliens ont attaqué le camp en 2001, ils ont tiré dessus et les ont presque toutes fait exploser. Ca a été une période difficile pour nous..."

"Le centre culturel Al-Rowwad, nous explique-t-il, a été fondé en 1998 par des bénévoles du camp. Notre philosophie, c’est la "Beautiful Resistance", offrir aux jeunes et aux enfants du camp la possibilité de s’exprimer via différentes formes d’art mais aussi casser les stéréotypes véhiculés par les médias et montrer une autre image des Palestiniens et de leur culture. Le centre organise des tournées artistiques à l’étranger et soutient la production de films et reportages photos... une manière de jeter des ponts entre les gens d’ici et d’ailleurs". Et nous sommes cordialement invités à assister ou même à participer aux différents ateliers de la semaine. Rendez-vous est pris pour l’après-midi même !


Et maintenant, direction Bethléem. Nos amis musulmans nous conduisent à l’ Eglise de la Nativité (dans le cloître, Ribal nous montre les 4 orangers : "En 2002, vous vous rappelez que des Musulmans se sont barricadés dans l’église pour se protéger de l’armée israélienne ? A un moment, ils n’avaient plus rien à manger, que les oranges de ces arbres... Ils se sont rendus après 38 jours d’isolement total"...), la Grotte du lait et autres lieux de pélerinage pour tourisme religieux... C’est gentil mais nous ne sommes pas réellement demandeurs ...

15 heures : nous nous retrouvons au Centre Al-Rowwad dans la grande salle du bas où Issa, un homme d’une trentaine d’années, prend quotidiennement en charge un groupe d’une dizaine de fillettes de 8 à 12 ans pour leur faire faire du travail de théâtre. Il les lance dans une série d’exercices de déplacement (courir, marcher sur la pointe des pieds sans se bousculer...), de concentration. et de respiration avant d’entamer les exercices d’ expression (mimer la peur, la fuite, le soulagement, la colère).

Nous les observons faire en silence, prenons quelques photos le plus discrètement possible, un peu surpris de voir (et d’entendre) Issa aussi exigeant, presque sévère.

Enfants et Issa 1
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Enfants et Issa 2
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Enfants et Issa 3
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Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas de s’amuser, ou pas seulement : ces petites filles travaillent, apprennent la rigueur qui mène à la qualité et, aussi, à la sécurité.

A la fin de l’atelier, Issa distribue le texte de la nouvelle pièce, et les fillettes découvrent leur rôle, commentent le tout avec une excitation joyeuse, puis sautent au cou d’Issa pour lui dire au-revoir avant de retourner jouer dans la rue avec les dizaines d’autres enfants que compte le camp (dont 60 % de la population a moins de 18 ans !)

Issa répond à nos questions et nous explique le comment et le pourquoi de son travail : "Les enfants du camp vivent dans un univers brutal du fait de l’occupation israélienne avec tout ce qu’elle implique : présence du mur et de soldats armés aux abords du camp, impossibilité de circuler librement, scènes de violence vues ou vécues à la maison ou dans la rue... Beaucoup ont perdu leurs repères, et il est important qu’ils puissent se reconnecter à leur corps, à leur émotions, arriver à les exprimer à nouveau... C’est le but de tout le travail qui est mené ici, au centre : les aider à "sortir de l’enfermement", en leur ouvrant les portes de l’imaginaire, de la créativité, du rêve..." Ces explications nous impressionnent et nous donnent une première idée du précieux travail fait par les animateurs du centre Al-Rowwad.

De 16 à 17h, c’est notre heure-internet : petit signe de vie à la famille et aux amis, et puis nous commençons à travailler à notre blog...

Ce soir, back to Bethléem : ce que nous ne savions pas et découvrons, c’est que Mazen, Mustapha et Jamal font partie d’un groupe de rap, le ’’Freedom Sons Band’’, et qu’ils vont se produire en seconde partie de "Kwal", un groupe français de Nantes qui donne un concert de slam au Peace Centre de Bethléem. Nous nous installons tous au premier rang, au plus près de "nos" stars : la scène n’est qu’à un mètre de nous et sur celle-ci, des instruments à percussions, un violon et une contrebasse s’impatientent. Nous sommes accueillis en français par les organisateurs, et puis, tonnerre d’applaudissements pour l’entrée en scène du groupe Kwal... Un beau moment plein d’émotion, une musique qui fait danser les épaules, les hanches et les pieds, et des paroles en français et en arabe qui nous délivrent des textes de vie et d’amour, et d’autres plus engagés prônant paix et ouverture pour la Palestine. Ca chauffe de plus en plus dans les salle, certains se risquent à des ’’Youyouyouyouyou’’ tandis que les autres frappent dans les mains. Une ambiance de grande fête !...

C’est maintenant le tour de nos rappeurs... Le problème est qu’il n’est apparemment pas possible de faire passer le CD des musiques sur fond desquelles ils cadencent leurs textes. Qu’à cela ne tienne : pros jusqu’au bout des ongles, Jamal et ses comparses lancent la salle dans un rythme que tout le monde reprend en frappant successivement 2 fois sur les cuisses, suivies d’une fois dans les mains.... Et c’est parti !...

Concert Peace Centre
IMG/mp3/Bethleem_-_concert_Freedom_Sons.mp3

Plein d’énergie et de fraîcheur, les voilà qui nous rappent deux de leurs textes a capella. Il chantent Gaza et la Palestine, tandis qu’un de leurs petits frères se lance tout seul du haut de ses 10 ans dans un morceau de break dance. Petit moment de gloire dans une vraie salle de concert pour ces jeunes du camp de Aïda. Nous sommes vraiment fiers d’avoir été de leur public !

Le public se lève et commence à quitter la salle, mais Sophie se fait interpeller par le cameraman du groupe, qui, l’ayant vu filmer le concert, lui demande de pouvoir échanger infos et images du concert avec elle. Pas de souci bien sûr, et tant qu’on y est, pourrions-nous interroger le chanteur ? Chose demandée, chose obtenue : nous posons quelques questions à Vincent qui nous encourage dans notre projet car, dit-il, on n’aura jamais suffisamment sensibilisé l’Europe sur ce que l’occupation israélienne implique au quotidien pour les Palestiniens.

"Les gens, les médias, tout le monde est tellement consensuel en France, toujours à essayer de mettre les deux partis à égalité, les occupants et les occupés… Ils ne savent pas, ne comprennent pas ce qui se passe en réalité… Il faudrait qu’ils viennent sur place, en Palestine, pour se rendre vraiment compte de ce que cette situation d’occupation par Israël implique au quotidien pour les Palestiniens...".

Echange bien sympa avec ce chanteur qui, dit-il, veut montrer aux Palestiniens qu’il les soutient, même si c’est à une toute petite échelle. Nous rejoignons nos amis rappeurs qui, causant et chantant, nous guident par les rue de Bethléem et nous ramènent back home, à la maison : pour 10 petits jours, le camp de réfugiés de Aïda.

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