Mardi 7 avril 2009 - Camp de Aïda / Al-Rowwad Center

lundi 4 janvier 2010
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Atmosphère du matin au camp de Aïda : chant du muezzin et petits oiseaux...

Ambiance
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Activités prévues aujourd’hui : ce matin, possibilité d’assister une nouvelle fois à l’atelier-théâtre animé par Issa : les enfants nous connaissent maintenant et sont beaucoup moins intimidées que la veille. De notre côté, nous mesurons mieux ce qui se travaille devant nous : l’image de soi, la confiance en soi, le contrôle des émotions, la capacité à canaliser sa violence dans des activités créatives... Quand ils seront prêts, ils pourront, s’ils le désirent, rejoindre la Troupe Théâtrale du Centre...

Enfants et Issa 4
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Enfants et Issa 5
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Enfants et Issa 6
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Cet après-midi, Diane,Tanguy, Laetitia et Anne-Claire montent à l’assaut du second étage encore en construction au centre Al-Rowwad : c’est là que se passe l’activité-jeu animée par Tarek, un jeune homme de 29 ans d’une extrême gentillesse avec les enfants (des filles et garçons entre 6 et 12 ans) que visiblement il adore. Grands (Oussama, Samira et Salaam sont là aussi) et petits se mêlent : plaisir de jouer ensemble , de voir d’autres (souvent les plus grands d’ailleurs) se tromper, oublier les règles, se faire prendre... Premier jeu : tous en cercle, quelqu’un se déplace et vient prendre la place d’un autre, qui à son tour ira prendre la place d’un troisième qui à son tour..., et quand tout le monde a changé de place, on recommence mais en veillant à remplacer la même personne qu’au premier tour et en courant de plus en plus vite.

Autre jeu proposé par Laetitia : on forme un cercle et sans se lâcher, on passe par-dessus et par-dessous les mains des uns et des autres et on fait un nœud... que les deux personnes choisies et mises à la porte le temps du méli-mélo vont essayer de dénouer : casse-tête garanti.

Autre jeu encore : tout le monde se déplace et au signal donné par Tarek, on s’abaisse, on saute... Ceux qui se trompent sont éliminés jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une personne. Et c’est Diane qui gagne ! Applaudissements et puis tous les enfants s’en retournent chez eux, contents d’avoir joué, de s’en être si bien sortis : ne croyez pas que c’était facile, il fallait de la mémoire, de la répartie, de la concentration et pouvoir analyser vite et bien les situations... En fait, comme avec Issa ce matin, c’était du vrai travail de (re)construction de toutes ces petites personnes...

En fin d’après-midi, nos hôtes, et déjà bien plus amis qu’hôtes, nous convient à une séance cinéma : aux côtés de Mazen (19), il y a Youssef (23), un grand costaud qui boîte un peu quand il marche et Mourad, beau comme un Sicilien. Ils nous installent dans la grande salle du bas. Mourad veut nous montrer des films qu’il a tournés lui-même. Nous ne savons pas exactement à quoi nous attendre, mais dès les premières images, nous sommes pris, très touchés aussi par ce que nous voyons et entendons.

Dans un de ses films, Mourad laisse parler sa grand-mère, une vieille dame toute fripée qui s’essuie furtivement les yeux lorsque l’émotion la submerge : elle répond aux questions d’un de ses petits-fils qui lui fait raconter son village, comment sa famille et tous leurs voisins en ont été chassés, la longue marche sur les routes pour aller où ?, ils n’en avaient aucune idée, les nuits dans les champs puis sous les tentes des premiers camps de réfugiés et toujours avec soi, la clé de la maison, parce que bien sûr un jour, ils rentreraient chez eux, retrouveraient leurs bêtes, leur champs, leurs oliviers et pourraient continuer les tâches commencées et brutalement abandonnées. Et l’enfant promet qu’il n’oubliera pas et retournera là-bas dès qu’"ils" le laisseront faire.

C’est un film-témoignage très sobre, qui raconte la vie de simple gens, petites vies bouleversées par des décisions prises au loin et par-dessus leur tête par des inconnus qui n’ont même aucune idée de leur existence. Pas de manichéisme, aucun règlement de compte : Mourad a simplement donné la parole à ceux qu’"on" aurait voulu faire oublier. Mourad, Youssef et Mazen sont assis légèrement en retrait de notre groupe. Youssef a arrêté de faire des commentaires depuis un moment, les yeux de Mazen brillent un peu trop dans le noir. Mourad, lui, regarde sa grand-mère parler et se mordille l’ongle du pouce. Pudeur...

Quand le film s’achève, Mourad annonce aussitôt le suivant : "Bethlehem Checkpoint, 4 a.m.", un témoignage de ce qui se passe chaque matin dès avant le lever du jour au checkpoint que doivent traverser tous les travailleurs de Bethléem.

C’est absolument hallucinant : l’attente alors qu’il fait encore nuit, le froid autour du petit feu, les grincements du tourniquet, tous ces visages en cage. Ce n’est pas une fiction, pas du cinéma. C’est ce qu’endurent chaque jour de leur vie le frère, le père, les voisins, les amis des trois jeunes gars assis là, avec nous et qui vivent en prison malgré tout ce qu’on peut en dire...

Nous restons sans voix face à la brutalité des images qui défilent. De temps à autre nous risquons un petit coup d’oeil en direction de nos amis. Nous sommes tristes et malheureux de les sentir tristes et malheureux. Mal à l’aise aussi : regarder leur propre tragédie rejouée devant nous, des "étrangers", ne pouvoir afficher d’autres images de leur histoire que ces humiliantes-là... Lorsque Mourad rallume dans la salle, nous essayons d’applaudir. Applaudir pour son travail, mais aussi pour le courage, la simplicité avec laquelle tous, ils se livrent, et pour la confiance qu’ils nous font...

Au soir, la Guest House nous voit revenir pleins de ce que nous avons vécu, un trop plein même dont il est bon de reparler ensemble une fois réconfortés par le délicieux repas fait maison : falafels, carottes, oignons, aubergines, courgettes, et pour les plus aventureux, piments .

Soirée jeux de cartes, discussions (est-ce que tout geste n’est pas "politique", choix politique, que ce soit trier ses déchets ou ne pas boire de coca ?), murmures de guitare, mise en ordre du carnet de bord personnel, ou dodo pour les plus "entamés".

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