Dimanche 12 avril 2009 - Naplouse / Camp de réfugiés de Balata

jeudi 7 janvier 2010
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Ce matin aux aurores, départ pour Naplouse. Martine, Tarek, Mohammed (notre petit oiseau chanteur) et Oussama nous accompagnent, ainsi que Ty et Michaël. (Mazen s’est fait remonter les bretelles par son père qui veut qu’il étudie : c’est vrai que tous nos jeunes amis sont en examen ! Ils étudient pendant leurs nuits pour pouvoir passer un maximum de temps au Centre ou avec nous !).

Martine nous a prévenu : le trajet jusque Naplouse est assez long, non en km (c’est à vue de nez à plus ou moins 70 km du camp) mais en temps à cause des contrôles. Il faut compter environ 2H30 pour le trajet Bethléem-Naplouse. Il a donc fallu se lever tôt ce matin aussi. Oussama s’est arrangé pour que le mini-bus vienne nous cueillir devant le centre. Nous sommes trop heureux de passer la journée avec nos amis, et pressés de partager ce que nous avons vu, entendu, vécu jusqu’ici avec les deux jeunes Américains qui nous accompagnent : franchement, nous les encourageons à oublier ce qu’on leur a dit de la Cisjordanie, les gens ici ont tout simplement merveilleusement accueillants.

*

Tout roule : nous remontons la Cisjordanie et traversons un paysage de collines arides qui nous donnent une idée de ce qu’à dû être la Palestine au temps de Jésus... Mais nous n’échappons pas à cette immense cicatrice que le mur de la séparation y trace et aux colonies juives, toujours fièrement campées sur les sommets et dominant le pays... Nous dépassons Ramallah et traversons differents villages...

Soudain, notre mini-bus ralentit, puis s’arrête : il y a un embouteillage ! En pleine campagne ! Anne-Claire, Theodore, Ty, Tarek et Michael sortent du car et commencent à marcher le long de la route qui descend en lacets pentus jusqu’à la vallée suivante. Ils longent la file de camions, camionnettes et voitures arrêtées et sont assez surpris de voir les conducteurs rester assis à fumer sans s’énerver le moins du monde. Après quelques minutes, Anne-Claire et les 4 garçons grimpent sur l’accotement pour essayer de se faire une idée de l’importance de l’embouteillage... et comprennent ce qui est arrivé : un véhicule a perdu une belle quantité d’huile et la route en lacets s’est transformée en patinoire !

Les voitures qui montent et descendent sont bloquée deux épingles à cheveux plus bas (certaines dans des positions peu orthodoxes !) Ce qui est dingue, c’est que les quelques personnes qui sont sorties de leur voiture se contentent d’admirer la catastrophe, la commentent mais ne font rien pour y remédier ! Sauf un Palestinien qui a commencé à ramasser de la terre dans ses mains et la jette sur la langue d’huile qui recouvre la route. Voyant cela, Tarek, Anne-Claire, Ty, Michaël et Théodore retroussent leurs manches et s’organise en chaîne : armé chacun d’une pierre, trois d’entre eux se mettent à gratter la terre du bord de la route, l’amassent sur des bouts de carton, des morceaux de vieux pneus que le restant de l’équipe s’en va déverser sur la traînée d’huile. Lentement (beaucoup de spectateurs, peu d’acteurs !) mais sûrement, l’huile est recouverte de terre, gravier et poussière et, croyez-le ou non, ça marche ! Les voitures redémarrent, les pleus trouvent à s’accrocher et c’est reparti ! Les gens font des signes et acclament les cantonniers improvisés qui ont réussi à débloquerla situation ! Notre bus les reprend au passage et en route pour Naplouse !...


Avant de pouvoir entrer dans la ville, nous sommes arrêtés et controlés par des jeunes soldats (toujours le même style) au checkpoint Howara. Nous en profitons pour discrètement faire monter Layali (ravissante jeune femme en voile assorti à son pull rayé de couleur violettte) et Mohammad qui nous y attendaient. Ils sont d’anciens étudiants du Département de Français de l’Université An-Najah et parlent étonnamment bien le français. Mohammad, surtout, se fait un plaisir de nous montrer ce qu’il sait et utilise un accent parisien... particulièrement pénible pour nos belges oreilles ! Mais ils sont tous deux adorables et réellement soucieux que nous passions une belle et bonne journée dans leur ville.

A peine descendus du mini-bus, ils nous entraînent dans une fabrique de savons où tout est encore fait à la main. L’homme qui nous accueille nous explique comment la pâte de savon est versée à même le sol, laissée à durcir puis découpée en petits blocs qui sont ensuite empilés et laissés à sécher. Cette opération vient de s’achever, comme l’atteste le sol encore glissant... Nous allons admirer (et respirer le délicat parfum de) ces superbes tours de blocs de savon et restons littéralement bouche bée devant un ouvrier qui, assis en tailleur sur le sol, emballe des carrés de savon à une vitesse incroyable. Nous quittons l’endroit chargé d’une caisse du fameux savon de Naplouse que nous nous partagerons et ramènerons en Belgique.

*

Nous passons la porte de la vieille ville et rencontrons notre troisième guide, un jeune homme qui travaille pour l’association Project Hope : dès nos premiers pas dans les souks, nous retrouvons quelque chose de l’ambiance des ruelles de la vieille ville de Jérusalem, les touristes en moins...

Notre guide nous emmène dans d’anciens bains turcs (toujours en fonction !) : nous entrons dans une maginfique salle carrelée : au milieu, il y a quelques tables en bois et, tout le long des murs, des couches recouvertes de tissus colorés sur lesquelles nous nous installons. certains avec une chicha, tout le monde avec un délicieux thé sucré. Les filles du groupe se sentent comme des princesses des contes des 1001 nuits dans cet univers rafiné...

De retour dans les ruelles, nous testons la spécialité locale (des "gâteaux" à base de fromage de chèvre fondu recouvert de sucre orange vif, un dé-lice !), entrons dans une vraie "épicerie" : paniers et sacs tissés remplis d’épices dont nous n’avions même jamais entendu parler, une palette de couleurs odorantes digne des plus grand peintres !...

Nous montons ensuite jusqu’à la terrasse d’une maison privée, très abîmée par les tirs israéliens du début des années 2000, au moment où il s’agissait de mâter les habitants-rebelles-terroristes... De là, nous avons une vue d’ensemble de la ville et aussi (comme à Aïda) sur les trous laissés par les balles israéliennes dans les citernes - réserves d’eau posées sur les toits des maisons palestiniennes...

Notre guide nous emmène ensuite au siège de l’association DIA (pour Dialogue) qui se trouve tout à côté de l’université : nous y rencontrons une belle dizaine d’étudiant(e)s en français qui se présentent dans la langue de Voltaire, et ma foi, chapeau !

Le professeur Wasim Bichawi coordonne l’association qui vise entre autres à organiser des échanges culturels entre francophones. On papote autour d’un lunch improvisé (différentes sortes de pizza-omelettes délicieuses), puis repos sous le soleil plus que généreux pour tous, sauf Louise, Théodore et Anne-Claire qui font un saut jusqu’à l’association Project Hope (d’où ils ramènent des porte-clés "Handala" pour chacun) et Laetitia, Tarek et un étudiant qui vont jeter un coup d’oeil à l’université de Naplouse malgré les découragements du professeur de français. ...

Après ce joyeux repas dans le Centre français, nous remontons dans notre car, direction le camp de réfugiés de Balata, le plus grand camp de réfugiés de Cisjordanie. Là, nous sommes dirigés vers le YCC (Centre Culturel de Yafa), une ONG formée à l’initiative des Comités pour la Défense des Droits des Réfugiés Palestiniens.

Le directeur nous accueille autour d’une grande table ovale pour nous parler de « son » camp avant de nous y laisser aller : "Les camps de réfugiés sont les témoins vivants de la Nakba (= la Catastrophe) qui a été infligée au peuple palestinien en 1948 et 1967, commence-t-il par nous dire. La détérioration des conditions de vie (au niveau social, économique, sanitaire et environnemental) dans lesquelles les réfugiés doivent vivre en fait des lieux de détresse humaine."

"Balata est le plus grand camp de réfugiés de la West Bank (= Cisjordanie), et le plus peuplé : aujourd’hui 20.000 personnes y vivent sur un territoire faisant à peine 2,5 km². Ce camp a été ouvert en 1951 sur un terrain appartenant à l’UN pour accueillir quelques 6000 Palestiniens chassés de chez eux par les colons et militaires israéliens dans la région de Naplouse. Comme tous les autres camps, il devait être temporaire : les Palestiniens ne doutaient pas qu’ils retrouveraient leurs terres et leurs biens et sont partis en emportant avec eux la clé de leur maison. Mais l’occupant israélien leur a dénié tout droit au retour et de temporaires, les camps sont devenus des lieux d’habitation définitifs."

"A partir de 1960, continue-t-il, l’UNRWA s’emploie à remplacer les tentes de 1951 par des abris en dur. Le camp contient aujourd’hui un marché, 3 mosquées, 3 écoles, un cimetière, le centre culturel et les « maisons » ; en fait des constructions en parpaings qui s’élèvent sur 3, 4 étages à mesure que la population augmente : une pièce par famille, sans aucun confort ni style. Les jeunes gens qui se marient ne peuvent pas se permettre d’habiter chez eux : ils restent donc chez leurs parents qui eux-mêmes ont dû rester chez les leurs."

Le directeur sera interrompu un certain nombre de fois pendant qu’il nous parle : document à signer, message glissé à l’oreille par un collaborateur, appels sur son GSM, signes évidents qu’il n’arrête jamais. Et c’est vrai qu’il a l’air fatigué. Il reprend : "Grâce à l’aide de la municipalité de Naplouse, un système d’égouts à pu être installé à Balata, mais le système de ventilation du camp est médiocre, il y a de l’humidité dans les habitations, ce qui provoque toute une série de problèmes de santé : des problèmes respiratoires, et, surtout chez les enfants, des problèmes de peau, parce qu’ils ne passent pas assez de temps au soleil… Vous comprendrez pourquoi en visitant le camp."

*

Soudain, un concert de klaxons et de cris dans la rue. Il sourit : "Balata est un camp pionnier dans l’action politique, pas un jour ne passe sans qu’un habitant du camp ne soit arrêté ou relâché par la police israélienne (d’où ces cris dans la rue aujourd’hui). Les Israéliens ne nous aiment pas. Ils considèrent Balata comme un nid à terroristes, mais tout est une question de point de vue : du point de vue des Palestiniens enfermés dans le camp, ce que l’armée israélienne considère comme « terroristes » sont en fait des gens qui se battent pour notre liberté, notre droit au retour sur nos terres, la fin des humiliations quotidiennes et de nos souffrances d’ « exilés dans notre propre pays ». Il y a eu trop de promesses, dont aucune n’a été tenue : rien n’a changé pour les habitants de Balata depuis 1951. Aussi, ajoute-t-il, si vous ne verrez rien de jour et pouvez circuler sans danger dans le camp, les nuits résonnent de cris, d’explosions de bombes, de tirs lancés par les militaires Israéliens qui déboulent quotidiennement dans le camp pour procéder à des arrestations".

"Il y a actuellement des milliers de Palestiniens sous les verrous, nous explique-t-il, dont 80% ont moins de 18 ans et ne sont coupables d’aucun crime si ce n’est d’être Palestinien. Personne n’est à l’abri d’une arrestation arbitraire : les Israéliens ne frappent pas aux portes, ils lancent des grenades qui les font valser en l’air, font des trous dans les murs des maisons de façon à pouvoir passer de l’une à l’autre, et tuent tous ceux qui se trouvent sur leur passage, enfants, femmes, vieillards."

"La majeure partie de la population de Balata vit sous le seuil de pauvreté. Ils ne sont pas nés pauvres, précise-t-il, certains possédaient leur propre ferme, d’autres étaient de grands businessman et leurs affaires marchaient. Mais ils ont tout perdu au moment de la Nakba. En 2000, 60% de la population palestinienne des territoires occupés trouvaient encore du travail en Israël. Mais les checkpoints (attentes interminables, passage soumis à l’arbitraire des jeunes soldats en position), les couvre-feux intempestifs, la construction du mur ont réduit leur nombre de moitié : aujourd’hui, Israël les a remplacés par des gens venus en grande partie des Philippines, et les habitants du camp se retrouvent au chômage, avec des difficultés à (sur)vivre de plus en plus grandes."

"Rien ne semble très prometteur au niveau politique, conclue-t-il, et franchement, personne ne sait comment tout cela va se terminer... Les victimes principales de l’occupation, ce sont les enfants : ils vivent dans la pauvreté, certains sont handicapés suite aux attaques israéliennes, d’autres sont orphelins, ou ont un parent en prison. Beaucoup ont vu des gens se faire tuer et souffrent de profonds troubles psychologiques. Ils ne disposent d’aucun espace de jeu : il n’y a ni jardin ni parc à Balata, que la rue et les problèmes qu’on y rencontre, les bagarres... Un effort particulier est fait pour les encadrer : les 3 écoles de Balata prennent en charge plus de 6000 enfants de 7 à 15 ans (55 enfants par classe) et une série d’activités sont organisées par des bénévoles dans le Centre où nous nous trouvons : il s’agit de leur proposer des choses à faire, de créer un espace où ils puissent se sentir en sécurité, à l’aise, éprouver un peu de plaisir."

"Le Centre YCC propose aux enfants, adolescents et aux femmes une série d’ateliers : musique, danse, ordinateurs, théâtre et lecture. Nous avons aussi mis sur pied des programmes de soutien psychologique afin d’aider les femmes et les enfants à gérer les souffrances que leur cause l’occupation israélienne) et diverses formations sous la supervision de professionnels bénévoles. Le but de toutes ces activités est d’essayer de ramener un sourire sur leur visage, de leur faire prendre conscience de leurs droits et de les rendre capables de se construire un meilleur avenir. Mais le Centre n’oublie pas non plus les plus anciens, ceux qui ont traversé la Catastrophe de 1948 et dont l’expérience « de première main » est un fondement important de la mémoire collective du peuple Palestinien."

Le directeur arrête là son information et nous propose, avant d’aller dans le camp, de jeter un coup d’œil sur les objets fabriqués par les femmes du camp. "Si vous voulez nous soutenir, achetez quelque chose" : nous repartons avec des pochettes brodées, des bracelets, des T-shirts…

La visite du camp nous rend dingues, Tanguy est particulièrement furieux : nous ne voulons pas déambuler en groupe, comme un troupeau de touristes. A Aida, nous avons pris l’habitude de nous déplacer seul ou en tout petit groupe, ça facilite les contacts, l’imprégnation, la rencontre avec l’Autre. Mais, la personne "responsable des visites » n’en démord pas : on n’a pas le choix, on reste groupés... et on se fait repérer comme de gros touristes... On comprendra par la suite que c’était le meilleur moyen pour lui d’assurer notre sécurité.

Choc total dès nos premiers pas hors du centre Yafa : le camp de Balata est divisé en quartiers par des « grandes rues » (5-6 m de large tout au plus) où se trouvent les échoppes et où les gens s’asseillent au soleil, mais à l’intérieur des "quartiers", c’est l’horreur : de petites ruelles hyper-étroites entre les "maisons", dans lesquelles nous ne pouvons avancer qu’à la queue leu-leu et dans lesquelles, effectivement des enfants jouent sans jamais pouvoir ni voir ni sentir le soleil sur leur peau. Sur les murs, des portraits de personnes tuées et des affiches appelant la population à se mobiliser, s’engager dans des mouvements d’activistes ; nous devons faire un effort sur nous-mêmes pour ne pas verser dans "la peur des terroristes" et nous rappeler que ces gens sont les victimes d’une situation insoutenable...

Lorsque nous débouchons finalement sur une rue plus large, nous sommes très mal à l’aise, pressés de quitter cet endroit oppressant où même les enfants nous font peur, ce qui est stupide de notre part... Oussama, Tarek et Mohammed qui n’étaient encore jamais venus à Naplouse ni à Balata, ne perdent rien de ce qu’ils découvrent : il y a donc des endroits pires que le camp de Aïda, dont ils ne savent rien… Et c’est dingue de penser que les Palestiniens savent si peu de ce que les autres vivent : le mur de la séparation fait bien son travail, en effet...

Nous regagnons l’entrée du camp où nous remercions chaleureusement nos guide du DIA et Project Hope, puis retrouvons notre mini-bus et nous installons pour le trajet du retour, plutôt soulagés. Nous gardons tous le silence pendant un bon moment, fatigués, bouleversés par ce que nous avons vu dans le camp de Balata...

***

- 17h10, nous ne roulons que depuis quelques minutes, quand le trafic s’immobilise. "Checkpoint", nous dit Martine avec une mine grave. En effet, pare-chocs contre pare-chocs, les voitures attendent de passer le goulot : cela évoque les péages sur les autoroutes françaises, sauf qu’ici, les contrôleurs sont des soldats, armés, nerveux, grossiers. Nous les observons arrêter un car à quelques mètres devant nous : ils en font descendre une trentaine de jeunes qui doivent avoir à peu près leur âge, tous Palestiniens (les filles portent un foulard et sont habillées de longs manteaux malgré la chaleur). Les garçons sont séparés des filles, les filles envoyées sur la gauche, puis le mouvement s’inverse, les filles et les garçons se croisent. Ce pourrait être un ballet, une chorégraphie.

Nous laissons échapper quelques exclamations d’étonnement, puis d’indignation : les soldats semblent s’amuser à donner des ordres contradictoires,font aller ces jeunes gens et jeunes filles d’un côté à l’autre de la route, comme s’ils étaient du bétail. Ceux-ci obéissent, bien obligés : en face d’eux, les militaires sont armé. Martine commente : "Ils ont tout pouvoir, celui de les laisser passer ou de les empêcher de rentrer chez eux. Ils peuvent gueuler, les bousculer, les injurier, les frapper : ils ont la bénédiction de leurs supérieurs et de leur gouvernement : les Palestiniens sont tous des terroristes, non ?" Les visages de nos 3 amis d’Aïda sont tendus. "Ils nous enlèvent toute notre dignité", murmure Oussama, dégoûté.

- 17H25, le car des étudiants est enfin passé, ainsi que la voiture qui le suivait. Notre chauffeur fait mine de redémarrer, mais, à 10 mètres devant nous, un soldat casqué lui fait un signe « stop ! » de sa main ouverte, puis un autre qui signifie « tout le monde dehors ! ». Pendant qu’on s’exécute, il retourne vers la guérite où ses collègues profitent d’un peu d’ombre.

Nous attendons sous le soleil, un certain temps... et devenons de plus en plus nerveux à mesure que l’attente se prolonge. Agacés aussi, cette situation est tellement absurde : chez nous, ce serait une mauvaise blague ou une caméra cachée. Mais nous ne sommes pas chez nous, et c’est tout sauf de la rigolade. Le même soldat finit par revenir dans notre direction puis, de loin, nous ordonne de nous mettre sur le côté de la route, derrière la berme en métal, où il nous laisse encore attendre un peu. Finalement, ils s’approchent à trois ou quatre, détaillent nos visages, nos vêtements, font leur choix, désignent Tarek, lui prennent ses papiers, les lui rendent sans un mot, pareil pour Oussama et Mohammed. Ils se tournent alors vers notre car, font signe au chauffeur d’avancer, jusqu’à leur hauteur, grimpent dans le car et le fouille. Un des soldats revient vers nous, mitraillette pointée et demande sèchement : "Where you from ? what you do ? Why you here ?" On répond : "From Belgium. We are tourists. Beautiful country here". "What you do in Naplouse ? Dangerous city !". Nous prenons un air étonné et répondons dans le même type d’anglais qu’eux, assaisonné d’accent français : "We meet architects from Comité de Réhabilitation. We no problem there." Tout ça ne lui plait pas, il va chercher ses copains, qui repassent le groupe au crible, s’arrêtent sur Laetitia : "Where from ? what you do here ?" Laetitia répond de sa voix douce : "I from Belgium. I visit ze country". Il tend la main : "Passport !". Laetitia ne l’a pas sur elle, elle montre le car et articule clairement, comme s’il elle était à un cours d’anglais : « My passport is in ze car ». De la pointe de leur mitraillette, ils lui font signe d’aller le chercher. Nous assistons, alors, à une scène de toute beauté : Laetitia, très droite, toute fluide dans sa longue jupe qui ondule dans le vent, accompagne les bottés-casqués en longs pas calmes et lents : une reine. Elle disparaît pendant quelques instants dans le car.

De l’autre côté de la route, un chien tenu en laisse tourne autour d’une voiture, la renifle intérieur et extérieur. Le conducteur palestinien suit patiemment son manège : il n’a rien à dire de toute façon, c’est comme cela que ça se passe à chaque passage aux checkpoints. Présomption de culpabilité, d’office...

Mais voici notre Laetitia qui revient vers nous, toujours aussi paisible. Elle sourit : "Ils m’ont prise pour une juive, à cause de mon foulard dans les cheveux et de ma jupe. Ils m’ont reposé les mêmes questions, " where from, why here ?", m’ont fait répéter mon nom, mes prénoms, redemandé si j’étais juive". Martine explique : "C’est un crime, passible d’emprisonnement : une juive n’a pas à se trouver en compagnie de Palestiniens".

- 17H45, permission de regagner le car. On redémarre. Tout le monde retient son souffle, regarde le checkpoint s’éloigner de plus en plus et disparaître. Tarek, Oussama et Mohammed laissent alors éclater leur joie, s’interpellent d’un bout à l’autre du car et se congratulent et se charrient, et nous comprenons que le bruit qu’ils font est à la mesure de l’angoisse qu’ils viennent de vivre.

- 17H55, nous roulons depuis dix minutes quand nous entendons notre chauffeur jurer un bon coup : trois autres soldats se tiennent en travers de la route, exactes répliques de leurs collègues : bottés, casqués, mitraillettes pointées dans notre direction. Nous nous exclamons : encore !... "Checkpoint volant", grimace Martine.

Les soldats ont l’air toujours aussi jeunes, toujours aussi brutaux. Nouveauté, il y a un Noir parmi eux. Nous nous souvenons de la mise en garde de Saïf avant que nous ne partions : "Méfiez-vous des noirs et des femmes, ce sont les pires. Ils sont tellement mal considérés et mal traités dans l’armée qu’ils font tout pour prouver aux « vrais » Israéliens qu’ils méritent d’être avec eux. Et donc, ils sont souvent pires que les autres..."

Cela se vérifie immédiatement. Le chauffeur est prié de ranger le car sur le petit parking de gravier au bord de la route. Anne-Claire et Louise en descendent et expliquent immédiatement : "We are from Belgium, we are tourists, a group of students from a catholic school". Les soldats ne donnent pas du tout l’impression de les avoir entendues. Ils prennent leurs passeports et aboient leurs questions, toujours les mêmes : "Where from ? Why here ?" Elles répètent patiemment : « From Belgium ». Ca n’a absolument pas l’air de leur parler. Elles essaient, « Brussels ? », toujours pas de réaction. Alors, avec les mains, Anne-Claire refait la carte de l’Europe : « France, here, England, there, Germany, here, Belgium in the middle, you know ? ». Peine perdue apparemment...

Les soldats, toujours en possession des passeports passent derrière elles et grimpent dans le car. Ils ont tôt fait de repérer les têtes d’Arabe qui nous accompagnent et ordonnent : « Passport ! » Ils redescendent du car, vont à leur jeep et contrôlent les passeports de Tarek, Oussama et Mohamed sur leur ordinateur portable, notent on ne sait quoi, puis reviennent. Anne-Claire leur sourit, tend la main pour récupérer les documents mais, du bout de sa mitraillette, le permier soldat lui ordonne de remonter dans le car. Il la suit et interpelle Tarek et l’interroge en hébreu. Tarek (qui comprend l’hébreu) lui répond « Speak English ! ». Surprise : le soldat se tait, fait demi-tour et sort rejoindre ses collègues. Dans le car qui redémarre, Tarek explique avec un petit sourire : "Il ne connaît pas l’anglais. Il s’est sans doute senti ridicule devant vous, des touristes, et a préféré laisser tomber". Et Martine confirme : "C’était deux Russes et un Ethiopien. Les Juifs sont de partout. La plupart parlent anglais, mais pas tous. Entre eux, ils parlent hébreu…" Question d’Anne-Claire : "Vous devez les détester, non ?" Oussama lève les épaules : "C’est comme ça, il n’y a rien à faire…"

- 18h10. "Checkpoint again... Nous n’en avons eu aucun à l’aller, mais au retour, il y en a tous les 200 mètres, car c’est en direction de Jérusalem", explique à nouveau Martine. Ici, re-casse-vitesse, re-guérite, re-soldats armés, re-bottes et casques, mais, c’est la fin d’une chaude journée pour tout le monde (et puis ses collègues nous ont déjà contrôlés !), et le soldat en poste, ne fait qu’arrêter brièvement, y jette un coup d’œil au travers des vitres : ne voyant que des têtes d’anges, il fait signe au conducteur :« yallah ! ».. Avancez !…

Une heure pour faire une centaine de mètres, une heure de stress, généré par l’impression pénible de n’être que des jouets dans les mains de jeunes soldats immatures "omnipotents" qu’un rien pourrait faire dérailler. Une heure seulement, une seule fois dans notre vie, avec la sécurité que nous procure notre statut de "touristes étrangers" que nous ne risquons pas grand chose. Nos amis Palestiniens, tous les Palestiniens, c’est chaque jour de leur vie, au moindre déplacement, une attente de plusieures heures parfois, suspendus au bon vouloir de ces jeunes soldats à peine sortis de l’adolescence, avec la pénible certitude de n’avoir aucun moyen d’influer sur leur décision de les retenir ou non, de les laisser passer ou non, de les arrêter ou non...

Nous retraversons la Cisjordanie, paysages pelés, colonies hautaines, villages palestiniens pauvres. Dodo pour presque tout le monde...

A l’avant du car, Tarek raconte à Anne-Claire comment, le soir de son premier jour à l’unif, des militaires sont venus le prendre dans sa petite chambre d’étudiant, l’ont emmené au poste et tabassé pour lui faire admettre qu’il appartenait à un groupe communiste. "J’avais 18 ans, je n’avais jamais fait de politique".

En prison, il retrouve le gars à qui il doit d’être là : un jeune de son âge que les militaires ont battu jusqu’à ce qu’il lâche des noms. Tarek ne lui en veut pas. Il passera un an et un mois enfermé : "On était 22 par tente, sans rien à faire de la journée. Parfois un militaire entrait, désigneait l’un ou l’autre au hasard : la victime choisie se retrouvait pour 24 ou 48 heures pieds et poings liés dans une cellule d’un m², sans pouvoir ni boire ni manger, ni s’étirer, ni surtout dormir. J’y ai été moi aussi : il y avait une caméra dans la pièce et chaque fois que ma tête faisait mine de tomber, le militaire shootait dans la porte pour me réveiller et me réveillait brutalement". Anne-Claire lui demande ce qu’il faisait pour faire passer le temps. Tarek explique que chaque prisonnier enseigne aux autres ce qu’il sait : le médecin, les premiers soins, les professeurs, l’anglais, l’histoire du pays… , ou son expérience et les derniers arrivés, les nouvelles du dehors. "Lorsqu’ils m’ont relâché un an et 4 mois plus tard, ils m’ont demandé « alors, t’es communiste ou pas ? », je leur ai répondu qu’avant la prison je ne savais même pas ce que ça voulait dire, mais que j’avais eu le temps de lire beaucoup et d’apprendre…"

« Est-ce que la prison t’a changé, Tarek ? » « Oui, bien sûr... Avant je n’avais aucune conscience politique... », « Tu fais partie d’un parti aujourd’hui ? », « Non, ma seule politique c’est Watan, mon petit garçon, les enfants que j’aurai encore et, aussi les enfants d’Al-Rowwad ». « Comment fais-tu pour être aussi doux, aussi tendre ? Comment n’es-tu pas devenu un « homme en colère » ?, « Je l’ai voulu, j’ai voulu rester un humain, devenir un homme plein d’humanité. S’ils m’avaient transformé en bête sanguinaire, ils auraient gagné » [1]

Bethléem en vue : nous déposons Tarek à Al-Aaroub, puis Oussama et nos deux américains qui logent chez lui à Deheisheh... Aïda, enfin back home. Hébron, puis Naplouse, les checkpoints, il faudra que l’on raconte tout cela, que les gens sachent. Pour l’instant, vivement un peu de douceur...

Les photos/cartes/dessins marqués d’une étoile * ont été empruntés sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !

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