Lundi 13 avril 2009 - Camp de Aïda / chez le dentiste / Bethléem

vendredi 8 janvier 2010
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Ce matin, grasse matinée et petit-déjeuner au compte-gouttes... Nous n’avons rien prévu de spécial pour aujourd’hui : nous avons toutes les journées précédentes à digérer !...

Théodore, Louise, Diane, Sophie, Marine, Laetitia, Julien et Diane partent fin de matinée avec tout un petit matériel vers l’école maternelle qu’ils ont été visiter jeudi passé : guitare et accordéon pour une petite animation musicale, papier, colle, ciseaux pour bricoler et ballons gonflables dont ils feront toutes sortes d’animaux marrants avec les enfants.

Diane et Julien montrent à un des deux groupes d’enfants comment fabriquer un bilboquet en papier : comme ils ne connaissent pas un mot d’arabe, ils miment les instructions :"faites un joli dessin sur votre feuille, pliez-la maintenant pour former le petit "panier" + attachez la ficelle avec une grosse perle que vous aimez bien et hop !.... C’est prêt !"... Evidemment, ça ne fonctionne pas toujours, et donc, les institutrices traduisent ...

Les petits sont adorables, et tellement attentifs aux explications ! Ils font de leur mieux mais n’arrivent pas à bien contrôler leurs gestes, plient n’importe comment... mais, au final, ils sont tous très fiers de leur bricolage. Plus tard, d’ailleurs, on les verra jouer avec leur bilboquet rudimentaire dans les rues du camp...

Entretemps, Louise, Guirec, Sophie et Marine ont fait de la musique avec l’autre groupe : jouez tambourins et claves !... Les institutrices sont ravies du plaisir qu’ont pris les enfants aux activités et offrent aux animateurs d’un jour du thé à la menthe délicieux...

Quant au reste du groupe, il est resté à la Guest House : lecture, musique, jeu d’échec avec nos Palestiniens préférés, dont Hamza, qui a fait de sérieux progrès au jeu d’échec en quelques jours ! Puis nous préparons le repas (décidément très fidèles à Falafelman !!) et papotons tout en épluchant et coupant les légumes... C’est alors qu’éclatent des exclamations : "Mais enfin, Mazen ! Pourquoi tu ne nous as pas dit que c’était ton anniversaire la semaine passée ! On t’aurait fait une jolie fête !..." Mazen sourit sans répondre. On insiste : pourquoi ? Alors il chuchote : "Because I hate my life... I hate myself and I hate my life..." Silence surpris, on ne s’attendait vraiment pas à ça... Et puis on veut comprendre : "Why ? You’re such a nice guy, so sweet... And the songs you write, the way you sing them, it’s all so great !... Do you know what ? WE love you !" Sans cesser de sourire, Mazen relève les yeux brièvement - ils brillent : soleil ou pluie ? -, les baisse à nouveau : "I love you too... All of you..."

15h... De loin nous parviennent des notes de musique. C’est vrai, on nous avait dit qu’un cirque viendrait pour une animation dans les rues. Les plus curieux sortent, essaient de repérer à l’oreille où cela se passe : 4 clowns hauts en couleur, apparemment anglophones, font des pantomimes qui font éclater de rire les gosses...

Cirque 1
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Cirque 2
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Cirque 3
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Les acteurs ont un peu de mal à faire respecter leur espace-scène. Les enfants se lèvent, viennent toucher leurs costumes, leurs instruments, leur prennent leurs balles et gobelets, refusent de les leur rendre... Les adultes présents (parents ou animateurs du Centre) laissent faire. Cela nous choque tout d’abord un peu, mais nous nous rappelons de ce qu’on nous a dit des enfants des camps, de leur absence de repères, de contrôle sur eux-mêmes et leurs émotions...


Vers 16 heures, Sandra apparaît. Nous avons fait sa connaissance un soir, alors qu’elle était venue récupérer du matériel didactique pour ses animations - une énorme bouche et une toute aussi énorme brosse à dent en carton. Elle a habité la Guest House pendant 18 mois avant de se décider à prendre un appartement à Bethléem, parce que ce n’était plus possible de rester à Aïda : les enfants venaient tout le temps (et à n’importe quelle heure) frapper à la porte pour la voir, lui parler !...

Sandra (sur la photo en compagnie de Tarek et Maysaa, le jour de l’expo) est Brésilienne, linguiste de formation (elle en a ramené un accent français délicieusement parisien) et mignonne comme un coeur. Elle a l’air d’avoir 14 ans, en a presque le double et s’occupe des dents des enfants de Aïda. Voilà près de deux ans qu’elle travaille au camp comme bénévole. Lorsqu’elle est arrivée et a proposé ses services, on lui a dit qu’il n’y avait pas grand chose de prévu pour les tout petits. Elle a commencé alors à organiser des activités avec eux et pour eux. "Mais, raconte-t-elle, c’était impossible de travailler ! J’avais une quarantaine d’enfants tous plus excités les uns que les autres et qui ne m’obéissaient absolument pas !... Au début, j’avais un traducteur avec moi pour m’aider, mais ensuite, j’ai dû me débrouiller toute seule. Petit à petit, j’ai compris pourquoi mes ateliers ne fonctionnaient pas : tous ces enfants avaient des dents complètement pourries et certains avaient des rages de dents qui les empêchaient de dormir, de rester tranquilles et de participer à quelque activité que ce soit : dessiner, ou écouter une histoire. Et je me suis dit : comment des enfants qui souffrent constamment pourraient-il apprendre, travailler à l’école, réfléchir, se construire une personnalité, défendre leur pays et leur culture ?..."

"Un jour, donc, j’ai emmené trois des enfants chez le dentiste. Il a fallu leur arracher des dents. Je me suis dit que je ne les reverrai plus et qu’ils allaient effrayer tous les autres... Il s’est passé le contraire. Ils s’étaient rendu compte qu’une fois leurs mauvaises dents parties, ils n’avaient plus mal, et le lendemain, j’avais à ma porte des dizaines d’enfants qui me suppliaient : "Sandra, prends-moi, regarde mes dents, regarde comme j’ai mal, prends-moi chez le dentiste !..." Le souci, c’est que je n’ai aucun subside pour cela. Au centre, ils me laissent faire ce que je veux, mais ne m’aident pas financièrement : leur projet, c’est la "Beautiful Resistance" et le théâtre... Je paie de ma poche et j’ai des d’amis chez moi qui, plutôt que de verser, par ex à Médecins sans Frontières m’envoient de l’argent."

"Malheureusement, cela ne suffit pas. Je suis obligée de sélectionner les enfants : je ne prends que les plus atteints et les plus pauvres du camp, je n’ai pas le choix... Les Palestiniens ont toujours eu une hygiène dentaire aléatoire, mais avant, au moins, ils mangeaient sainement : des fruits, des légumes. Aujourd’hui, il y a des bonbons et les enfants en mangent tout le temps... Ca ne sert à rien, évidemment, que je les emmène chez le dentiste s’ils ne prennent pas soin de leurs dents. Et donc, en parallèle, j’anime des ateliers d’hygiène dentaire, j’apprends aux enfants à bien se brosser les dents... Mais c’est constamment à refaire..."

En savoir plus sur le projet "SOURIRE" de Sandra

Aujourd’hui, Sandra emmène quatre enfants chez le dentiste et, comme promis, elle vient voir si cela intéresse certains d’entre nous de l’accompagner. Laetitia, Théodore et Anne-Claire montent dans le bus avec eux, direction Bethléem. En chemin, elle présente les enfants, trois filles et un garçon entre 6 et 9 ans, tous frères et soeurs, et explique le cas difficile de Qamar ("la lune", en français) : cette petite fille de 8 ans ne sourit plus, ne mange presque plus, reste dans son coin. "Elle se trouve horrible. Ses dents poussent complètement de côté, explique Sandra, et lui transpercent les gencives, c’est une douleur constante. Il lui faudrait porter un appareil... Je dois trouver 1000 euros". Sandra ne demande rien, ne se plaint de rien : elle constate simplement. Le sang de Théodore, Anne-Claire et Laetitia ne fait qu’un tour, ils vident leurs poches et portefeuilles : "Tiens, c’est de toute façon ce qu’on pensait dépenser en Palestine, autant que ce soit pour ton projet !..." Sandra a un merveilleux sourire, incrédulité et bonheur mêlés. Elle se lève, embrasse et remercie, très émue : "Vous vous rendez compte, ça fait un cinquième de l’appareil, comme ça, d’un coup !" On se sourit, se serre dans les bras l’un de l’autre : le sentiment de faire des choses justes, nécessaires et justes...

A Bethléem, ils prennent un taxi jusqu’au camp de réfugiés qui se trouve à 15 minutes de là et où les enfants seront soignés. Sandra fait faire à tout le monde la visite du centre culturel qui se trouve juste à côté du centre de soins : "Les gens ici font des choses formidables", leur dit-elle. Et effectivement, rien que les peintures tout le long de la cage d’escaliers en donnent déjà une idée...

Cabinet du jeune dentiste palestinien qui soutient Sandra dans son projet (il lui fait des prix !) : les enfants passent à tour de rôle. Théodore et Anne-Claire suivent Sandra qui reste à côté de ses protégés durant toute la "torture" pour les encourager, tandis que Laetitia s’amuse, chante et discute par gestes avec les suivants afin de passer ce moment stressant d’attente agréablement . Sandra explique alors les problèmes qu’elle a à renouveller ses visas : "Je suis obligée de sortir d’Israël tous les 3 mois. Chaque retour est plus difficile que le précédent : les soldats me gardent des heures à l’aéroport, me posent et me reposent les mêmes questions : pourquoi je reviens, où est-ce que je vais, qu’est-ce que je viens faire... J’ai droit à un fouille corporelle en règle, à poil et tout..." Sourire. Puis, elle montre son passeport : "Regardez : cette fois-là, ils ne m’ont donné un visa que pour une semaine !" Et effectivement, la date du cachet imprimé est raturée : à la main, le soldat a écrit "one week" à la place de "three months". Mais pourquoi ? "M’ennuyer, me décourager de revenir... Heureusement, j’ai un ami à l’Ambassade du Brésil de Tel Aviv : j’ai pu obtenir un visa valable pour 6 mois, mais il n’est plus renouvellable..." Ce qui signifie ? Et Sandra répond d’une voix douce : "Ce qui signifie que dans 5 jours, je dois quitter le camp de Aïda, qu’il n’y a personne pour continuer mon travail et que je ne sais pas quand je pourrai revenir... Je compte d’abord retourner quelques temps au Brésil, revoir ma famille, parce que ça fait quand même 8 ans que j’en suis partie, et puis il faudra que je trouve du travail, là-bas ou en France, n’importe où, gagner de l’argent, suffisamment d’argent que pour pouvoir revenir ici un jour... Je ne reçois aucun subside pour ce que je fais ici. C’est deux années, j’ai fonctionné sur l’argent que j’avais de côté et des dons de mes amis, partout dans le monde..."

Les quatre enfants sont soignés. Sandra les fait tous revenir dans le cabinet et demande à son ami dentiste de traduire son message : "Je vous ai acheté à chacun une brosse à dents. Elle fait de la musique et indique le temps pendant lequel il faut vous brosser les dents. Vous allez me promettre de prendre soin de vos dents : d’accord ? Quand devez-vous vous brosser les dents ?" Et les enfants répondent en arabe : "Le soir ! Non, le matin ! Non, chaque fois qu’on a mangé ! Surtout si on a mangé des bonbons !..". Sandra approuve : l’atelier "hygiène dentaire" a laissé quelques traces . "Vous me le promettez ?" Les enfants en choeur répondent "I promise", mais Sandra leur dit : "Non, je veux que vous me le promettiez en arabe", et les enfants le lui promettent en arabe...

Retour vers Aïda. Sandra ramène les trois plus jeunes, Qamar, sa petite soeur et son petit frère, chez eux : avec leurs parents et le bébé, ils vivent à six dans une seule pièce de maximum 20m²... Sourires, remerciements, les gosses exhibent fièrement leurs dents soignées et leur brosse à dents disco... Que feront tous ces gens quand Sandra ne sera plus là ?...

La petite troupe retourne à pied à Bethléem avec Sandra, descend la Star Street (la rue des Rois Mages !) où elle loue un appartement avec une "photographe pour la paix qui, elle, a toujours eu de la chance avec ses visas !" En chemin, petit arrêt au pied de l’escalier d’une maison. Sandra ouvre la porte et... c’est le vide !... L’intérieur de la maison, le toits et les murs sont complètement effondrés : il n’y a, au fond des trois étages disparus, que la végétation qui lentement reprend le dessus et deux jeunes chiens qui se sont réfugiés là. Tout le reste a disparu sous les bombardements de 2002, au moment de la deuxième intifada ...

On distingue encore ça et là une armoire brisée, des vêtements déchirés, une étagère restée accrochée dans ce qui devait être une chambre, l’arc d’une fenêtre... "Vous connaissez Ayssar au camp ? C’était la maison de ses parents... Si vous regardez maintenant devant vous, vers les collines, vous voyez les colonies israéliennes... Plus de 40% de ces maisons sont vides, mais malgré cela, ils continuent à construire, à étendre leur territoire."


Théodore, Laetitia et Anne-Claire redescendent ces escaliers qui ne mènent plus nulle part et suivent Sandra qui les conduit au lieu de rendez-vous avec le restant du groupe : Manger Square, devant le Peace Centre, où a eu lieu le concert du premier soir. Mais Sandra se fait interpeller : "Hey ! C’est David ! Un ami !..." Sandra n’a que des amis, et ce n’est pas difficile à comprendre. David est marchand de souvenirs et tient une des échoppes qui abondent le long de la rue Saint-Paul-IV qui mène à la Nativity Church. Pourtant, il est ouvrier de chantier. Mais aujourd’hui, nous explique-t-il, il est difficile de trouver du travail.

"Les affaires vont de plus en plus mal pour tous ces petits commerçants", explique Sandra. "Les touristes arrivent à Bethléem en car, sont amenés en troupeau jusqu’aux différents lieux à visiter, puis repartent, toujours en troupeau, sans plus s’arrêter dans les échoppes. On les encourage carrément à éviter d’entrer en contact avec les Arabes..." Du coup, Théodore se dit qu’il achèterait bien un petit quelque chose pour ses parents ici. De toute façon, pas question de refuser l’invitation de David : tout le monde se retrouve dans sa petite boutique (10m² au maximum), assis sur les petits tas de tapis, un verre de délicieux thé à la menthe dans la main et totalement subjugué par ce qu’il raconte : comment lui et quelques amis se sont rendus en cachette à Jérusalem quatre ans auparavant : une vraie épopée !

"It started as a bet, ça a commencé sur un pari : vous voulez aller à Jérusalem ? Chiche qu’on y va cette nuit !" Et il raconte comment ils sont partis de nuit, en voiture d’abord puis à pied, comment ils ont contourné les checkpoints, rampé jusqu’à un endroit où le mur n’était alors encore qu’un grillage. Comment ils ont avancé mètre après mètre dans le noir le plus total de la campagne, se redressant et rentrant le ventre derrière les arbres lorsqu’un bruit de pas ou de moteur les surprenait. Dans quel état de surexcitation et de peur, ils sont finalement arrivés en vue de Jérusalem, se sont faufilés jusqu’à la vieille ville, et là se sont enfin un peu détendus, perdus au milieu d’une foule qui, bonheur !, les ignorait totalement ! "We walked, and walked... On every centimeter of the town, every centimeter of our town, thinking : we are in Jerusalem ! WE ARE IN JERUSALEM !!!... We just couldn’t believe it !"

Et oui, ils y étaient arrivés ! Ils n’ont dormi que 4 heures sur les 24 heures qu’a duré leur expédition, et les yeux du jeune David brillent encore aujourd’hui au souvenir de tout ce qu’ils avaient enduré et surtout du fabuleux bonheur que ça avait été de marcher à nouveau dans les rues de Jérusalem... Sandra réécoute l’histoire avec plaisir, mais en même temps, un malaise s’est installé : ce n’est pas d’une simple virée de students en guoguette qu’il s’est agi... David termine d’ailleurs sur une note triste : quand retourneront-ils là-bas ?

Et puis, Sandra doit bien lui annoncer qu’elle s’en va bientôt... Réaction immédiate : "But you can’t ! I’m getting married at the end of the month ! You must come !" "C’est vrai ? Tu te maries ?" Sandra est si heureuse pour son ami ! "Yes ! There will be a big feast ! For three days ! And everybody is welcome !... I mean everybody except the Israelis..." Clin d’oeil, grands sourires, accolades. Théodore, Laetitia et Anne-Claire laissent les deux amis et partent rejoindre le reste du groupe, lequel a passé l’après midi à discuter... au café.

Nous remontons tous ensemble vers Aïda, direction notre Guest House. Préparation du repas et écriture : chacun y va de son petit mot sur les cartes postales que nous avons apportées de Belgique et donnerons avant de partir à tous ceux qui nous ont donné de leur temps et de leur joie tout au long de ces 10 jours : Martine, Salam, Marwa, Samira, Sandra, Ribal, Oussama, Abdelfattah, Ayssar, Youssef, Hamza, Abdel, Murad, Issa, Tarek, Ahmad et nos Quatre Mousquetaires, Mohammed, Mustapha, Mazen, Jamal, et aussi notre "falafelman" qui, en recevant sa carte dira à Louise : "You won’t believe me, but I’ll miss you !"

Notre dernier repas au camp. Nos rappeurs nous interprètent une chanson qu’ils ont spécialement écrite pour nous !

Sur le groupe 1
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Sur le groupe 2
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Et ils ont un petit cadeau pour tout le monde : nounours en peluche, coeurs, cassette de musique.... De commun accord avec tout le monde (!), c’est à eux que nous donnons l’appareil photo que sur les conseils de Jean-François (photographe rencontré lors de notre préparation au voyage) nous avions apporté et comptions laisser en Palestine. Ils sont touchés, très... Demain ça va être dur de se quitter...

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