Mardi 14 avril 2009 - Camp de Aïda / checkpoint de Bethléem —> Jérusalem

samedi 9 janvier 2010
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Notre dernier jour à Aïda. Nous nous activons pour ne pas laisser la tristesse nous envahir : déjeuner, boucler les sacs, une équipe-nettoyage pour rendre une Guest House impeccable à nos hôtes, une autre équipe-art pictural qui s’en va, pots de peinture sous le bras à la recherche d’un pan du mur qui enferme le camp, sur lequel laisser un cadeau-surprise à nos amis...

Tous les endroits à hauteur d’homme sont pris et nous n’avons pas d’échelle : qu’à cela ne tienne, il y a d’autres murs que le mur de séparation... Il fait déjà drôlement chaud. Pas de pinceaux : les "heartistes" n’ont que leurs doigts, qu’ils usent sur le crépi d’un mur du camp et dont surgit peu à peu un immense soleil fait de tous nos prénoms entrelacés ...

Anne-Claire est remontée au centre avec Tanguy qui voudrait graver tous nos enregistrements sur un CD (on envisage de les envoyer par la poste pour éviter d’éventuels ennuis à l’aéroport). Elle croise Oussama qui s’inquiète de n’avoie encore vu personne du groupe et lui confie que tout le monde est occupé à peindre au mur.

Sa réaction cloue Anne-Claire sur place : "Ah non, hein ! Pas de ça !" Et comme elle s’étonne, il s’énerve : "Ce mur est hideux et doit le rester ! N’allez surtout pas nous peindre des fleurs et des petits oiseaux !... C’est comme si vous décidiez de peindre ou de sculpter le bâton avec lequel nous torturer, le fusil avec lequel nous abattre !... Nous ne voulons pas d’un "beau" mur, nous voulons qu’il disparaisse !.. Personne ici, aucun Palestinien n’irait peindre quoique ce soit sur ce mur. Il n’y a que les internationaux pour le faire...!" Anne-Claire avale sa salive (ce que nous pouvons être stupides !) et le rassure : personne du groupe ne peint sur le mur de séparation (béni soit le hasard et l’absence d’échelle) et il n’y aura ni fleurs ni oiseaux. Oussama se radoucit et s’excuse. Anne-Claire lui sourit gentiment : elle ne le comprend que trop bien.

Le temps presse : repas prévu à 13h. Nous emmenons nos plus fidèles amis pour "un dernier tour ensemble dans le camp". Ils nous laissent les guider et nous nous retrouvons, comme par hasard, devant le mur que nous avons coloré durant toute la matinée. Théodore marche à reculons devant le groupe : il s’agit de saisir le moment où ils découvriront notre cadeau d’adieu... Et voilà, c’est le moment...

Et toutes sortes de sentiments et d’émotions défilent sur leurs visages : surprise et incompréhension, "Qu’est-ce que c’est ça ?... Ce n’était pas là hier !" , puis émerveillement et incrédulité mêlés, et enfin explosion de joie, course vers le mur et exclamations : "You are crazy ! It’s so great !... You are so crazy, really !" Ayssar gambade comme une petite chèvre devant le soleil : "Look ! There is my name too !... Look !..." Nous sommes très heureux pour eux, et très, très émus aussi : il y a des yeux qui se mouillent, ben oui...

13h, nous allons manger chez une dame du village à qui Martine fait parfois appel, histoire de lui donner l’occasion de se faire un peu d’argent. Elle nous reçoit dans sa salle à manger. Nous nous entassons sur les chaises et dans les fauteuils et... salivons devant les plats qu’elle vient déposer sur la table : elle nous a préparé un repas typiquement palestinien, absolument beau, bon et copieux ! Si on avait su plus tôt qu’elle existait !...

Nous rencontrons quelques membres de sa famille avec qui nous commençons à parler comme si nous nous connaissions depuis toujours... Nous aurions encore tant de gens à rencontrer dans le camp, tant de choses à apprendre d’eux...


Mais nous revoilà en route, direction la maison de Mustapha Abu-Srour qui possède un des seuls petits jardins du camp. C’est notre dernier rendez-vous au camp, arrangé par Martine.

Mustapha est un homme dans la cinquantaine dont le frère est en prison depuis 17 ans. Il nous présente d’abord Sabha sa toute vieille maman, une dame encore très belle, habillée d’une djellaba brodée et d’un foulard blanc et deux de ces jeunes enfants . Il nous fait servir un thé à la menthe par sa femme (bienvenu sous le soleil qui, décidément, tape !) et puis se prête au jeu de l’interview. Ce qu’il nous dit (dans un bel anglais !) de son frère emprisonné rejoint le récit que Tarek nous a fait (au retour de Naplouse) de sa propre expérience de la prison.

"J’ai deux frères, le premier a été tué par les soldats israéliens, et l’autre condamné à une peine de 99 ans d’emprisonnement… Ca fait maintenant 17 ans qu’il est enfermé. Il avait 22 ans, il en a 39 maintenant... Il a été transféré d’une prison à l’autre et ma mère est la seule personne autorisée à lui rendre visite… Quand elle y va, elle doit monter des escaliers : 70 marches à l’aller, 70 au retour, quand la visite est terminée… C’est difficile pour elle : comme vous le voyez, aujourd’hui elle ne peut presque plus marcher… "

"Les autorités israéliennes font tout pour rendre les visites difficiles pour les familles… Avant même d’arriver à la prison, il y a d’abord tous ces détours, parce que les routes "Palestiniennes" sont coupées ou bloquées, et tous ces checkpoints dans toute la Cisjordanie, et là, les attentes, les contrôles, toute une série de choses qui, je le suppose, visent à faire perdre patience aux gens, afin qu’ils abandonnent."

"Arrivés à la prison, on laisse les familles attendre dans un couloir qui se trouve encore à l’extérieur du bâtiment pendant 5, 6 heures, parfois plus longtemps encore… Et puis, les soldats font l’appel et envoient les gens vers une autre partie de la prison, où d’autres soldats font à nouveau l’appel et contrôle tout le monde... Ma mère se lève en général à 4h du matin pour aller prendre le bus de la Croix-Rouge au centre de Bethléem. Elle a une heure de trajet jusqu’au checkpoint de Talkomia. Là, ils doivent attendre jusqu’à ce que les autorités israéliennes se décident à les laisser passer, ce qui prend entre 1 et 3 heures, c’est selon… Ensuite, ils doivent prendre un autre bus et il faut compter encore une heure et demi jusqu’à la prison de Chaba. Là, on les enferme dans le couloir extérieur et on les laisse attendre..."

"Les soldats posent des questions, vérifient et revérifient les documents (papiers d’identité et permis de visite), puis les vêtements, les chaussures. On fouille les gens aussi, une fouille corporelle pour vérifier qu’ils ne cachent rien. Et ça, ça prend encore entre une demi-heure et une heure et demie... Et ensuite seulement, ils peuvent passer dans le couloir qui les mène à la salle où les attend le membre de leur famille… Ils peuvent le voir pendant 45 minutes... Il arrive souvent que ma mère ne revienne chez elle que vers une heure du matin le lendemain…"

Aussi délicatement que possible, nous demandons à Mustapha pourquoi son frère a été emprisonné : "En fait, un Juif a été tué… Le gros problème, c’est que mon frère était au courant qu’une opération se préparait… Il n’a rien fait lui-même, mais il savait que d’autres organisaient quelque chose… Pour les Israéliens, si on sait que quelque chose se prépare et qu’on n’en dit rien, c’est comme si on avait participé à l’opération…"

Nous voudrions savoir comment son frère vit sa situation, s’il est découragé, s’il a envie de tout laisser tomber : "Non, il n’a pas laissé tomber, et il ne le fera pas…Vous vous rappelez qu’il y a eu des élections, je crois que c’était en 1996. Il avait pensé faire partie du Conseil Palestinien. Les prisonniers, là-bas, ont tous voté pour lui et l’ont élu, mais les autorités israéliennes n’ont pas reconnu ce vote… Après ça, il s’est inscrit à l’université israélienne et a terminé l’année passée des études de droit israélien… il pensait qu’il devait d’abord bien comprendre comment fonctionne le système israélien pour pouvoir ensuite essayer de se défendre et de défendre d’autres personnes... Les prisonniers l’ont maintenant choisi comme leur porte-parole face à l’Autorité Palestinienne. Et donc, c’est lui qui la met au courant des problèmes qu’ils ont avec les Israéliens... Il leur enseigne les langues aussi, l’anglais et l’hébreu."

Nous demandons à Mustapha s’il y a un quelconque espoir que son frère voit sa peine soit écourtée : "Comme vous le savez il y a eu des négociations entre Israël et le Hamas à propos de la libération des prisonniers palestiniens, en particulier, ceux qui ont été emprisonnés avant les Accords d’Oslo. C’est le cas de mon frère... Ce qui signifie qu’en fait, il pourrait être libéré n’importe quand... Mais ne parlons pas de l’avenir… Personne ne sait ce qui se passera…"

Mustapha s’est tu. Nous regardons la vieille dame silencieuse assise à côté de nous. Sabha... Elle ne parle pas l’anglais et n’a donc pas compris tout ce que son fils vient de nous dire. Nous lui sourions, elle nous répond par d’autres sourires. Nous voudrions que Mustapha lui demande de nous dire ce qu’elle aurait envie de nous dire. Se tenant aussi droite que possible sur sa chaise, elle s’adresse à nous en arabe. Mustapha l’écoute avec beaucoup de respect puis résume en quelques mots ce qu’elle vient de dire : "Elle dit qu’elle souhaite qu’il y ait la paix partout dans le monde, et qu’aucune mère ne soit privée de son fils…"

Sabha, Mustapha’s mother
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Nous sommes une nouvelle fois bien remués par tout ce que nous venons d’entendre et touchés par cette digne vieille dame qui nous inspire beaucoup de respect. De la tendresse aussi.

Rassemblant les deux-trois mots d’arabe qu’elle connaît, Anne-Claire la complimente sur sa jellaba (“jamil jiddan ! Mabrouk !” ). La vieille dame sourit, se lève et, d’un geste de la main, l’invite à la suivre à l’intérieur de la petite pièce qu’elle habite dans la maison de son fils : tapis sur le sol et, aux murs, des photos des martyrs (= les morts) et de son fils emprisonné. Elle ouvre une petite armoire dont elle extrait trois autres jellabas : "C’est moi qui les ai brodées, explique-t-elle fièrement. maintenant, je ne peux plus, mes yeux sont presque morts." Et elle fait un signe à Anne-Claire et Laetitia de les essayer. Impossible de le lui refuser...

Un dernier verre de thé et puis, il faut bien partir... Nous retournons, pour la dernière fois jusqu’à la Guest House, le temps d’un dernier rap et d’une courte visite de Sandra qui est venue nous dire au revoir, et nous reprenons sacs à dos et guitare et remontons pour la dernière fois la rue qui mène au centre Al-Rowwad.

The last one
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Tout du long, les gosses, tous ceux qui nous ont vu aller et venir ces 10 derniers jours dans le camp (et qui ne manquaient jamais de nous interpeller et de jouer au jeu du "Hello, what’s your name ? Chousmik, Chousmak ?) nous font de grands signes "Bye, bye ! What’s you name ? Chousmik, Chousmak ?" Nos petits commerçants nous font signe aussi, " Ma’a salama !" (que la paix vous accompagne !) et d’autres gens que nous croisons. Comme si nous étions ici depuis longtemps...

Tarek et Oussama sont là, et Mourad et Youssef et bien sûr Mazen, Jamal et Mohammed, nos cartes en poche. Il faut bien commencer à se dire adieu... Longues accolades, sourires et chapelets de merci, thank you, choukran...


Nous montons dans le car, direction le checkpoint de Bethléem, qui cette fois glisse sur notre carapace d’émotions et d’énergies positives. Tourniquets et agacement de Marine au portail qui sonne et resonne, jusqu’à ce que, finalement, les baffles crachent la voix synthétique d’un soldat invisible qui lui ordonne de passer.

Checkpoint 2
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Et puis bus jusqu’à Jérusalem même endroit : notre auberge de la Porte de Jaffa. Douche et atterrissage en douceur sur la terrasse d’où nous écoutons l’appel du muezzin.

Appel des muezzins - The call
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Aucune envie de rester dans la vieille ville qui, en cette fin de la Pâque, est pleine de Juifs orthodoxes qui déambulent de façon toujours aussi arrogante. Nous avons besoin d’aller boire un verre dans un endroit sympa avec notre ami Daoud que nous avons recontacté dès notre arrivée à Jérusalem. Tanguy connaît un resto végétarien dans la nouvelle ville, hélas fermé. Nous finissons dans un café israélien où nous ne pouvons nous faire servir qu’un repas affreusement junk : des montagnes de frites et de ketchup qui nous coûtent les yeux de la tête...

Le fait est que nous sommes encore si complètement habités par les visages et les voix de nos amis prisonniers du mur, restés de l’autre côté du checkpoint sans possibilité aucune d’aller et venir librement comme nous le faisons chaque jour de notre vie... Et aussi, le choc de se rendre compte combien aisément la vie coule pour les Juifs de Jérusalem, dans l’oubli ou l’ignorance totale de ce qu’est la vie quotidienne de nos amis de Aïda, Al-Aroub, Deheisheh, celle de tous les Palestiniens de Balata, Naplouse, Hébron, et de tous les endroits de Cisjordanie que nous n’avons pas vus mais qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres à peine d’ici...

Bref, ce repas dans cet endroit à ce moment-là a été une erreur à tous points de vue, mais c’est tout ce qu’on avait trouvé. Alors, on s’est concentré sur Daoud qui, lui, était trop content de nous revoir pour nous laisser sentir son malaise dans ce café (comment avons-nous pu être aussi indélicats ?), et qui nous offre une série d’autocollants "Free palestine. Boycott Israel" et "Je suis fier de ne pas avoir participé à l’occupation de Jérusalem". Ensuite : retour à l’auberge et dodo, mais cette fois, pas sur le toit trop d’occupants déjà...

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