Mardi 5 avril 2011 : Jérusalem – camp de réfugiés de Shu’fat - colonies

vendredi 21 octobre 2011
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Temps toujours pluvieux et froid sur Jérusalem. On commence à se moucher, à tousser un peu : vêtements pas trop prévus pour ce temps à la belge. On avait plutôt imaginé soleil et températures estivales ! Aujourd’hui, nous allons tout d’abord au camp de réfugiés de Shu’fat, puis Daoud nous a concocté un tour autour de la ville en mini-bus (ouf !), afin d’essayer de comprendre ce que le gouvernement israélien projette de faire de Jérusalem pendant les prochaines années.

Nous retrouvons donc Daoud. Malgré le millier de choses dont il doit s’occuper, il a fait en sorte de se libérer pour nous pendant deux jours - il rattrapera le retard dans son travail pendant la nuit et après notre départ. Après quelques minutes, nous passons un barrage policier, passage obligé pour tout qui veut entrer ou sortir du camp de réfugiés de Shu’fat : chicanes, barrières hors d’usage, les soldats à l’abri dans leur petit baraquement de parpaings, route défoncée, nids de poules gorgés d’eau. Il pleut, pleut, pleut, et toute cette grisaille...

Visite du camp de réfugiés de Shu’fat, Jérusalem-Est

Le mini-bus nous débarque dans une rue assez étroite du camp de Shu’fat. Nous avons rendez-vous avec Adil, un jeune dentiste palestinien dans la trentaine. Pour accéder au dispensaire où il travaille, nous nous suivons à la queue-leu-leu le long d’une ruelle à peine macadamisée, ou plutôt le long d’un torrent. Le ciel se vide sur nos têtes et l’eau dévale la pente, sans trouver à entrer dans le sol. Pas de rigoles, ni d’égouts, les habitants ont monté des sacs de sable devant leur porte… Nous sautons d’une pierre à l’autre et arrivons à notre destination, les pieds plus ou moins mouillés. Le contraste avec les "maisons " est saisissant, le bâtiment a l’air presque neuf, les matériaux de construction de belle qualité : carrelage clair au sol, murs fraîchement plafonnés, au frais de l’UNRWA.

Adil termine un soin tandis que nous nous installons dans l’entrée, sur de vieux canapés et les chaises qu’on nous apporte. Et puis, nous l’écoutons parler de son camp… en français !? En effet, Adil nous apprend qu’il a fait ses études à Liège, chez nous, quoi ! Nous sortons nos carnets de notes : prêts !

«  Le camp de réfugiés de Shu’fat date de 1965. Il a été construit sur des terrains loués par l’UNRWA au gouvernement jordanien pour y reloger les réfugiés entassés dans le camp de Mascar. Ce camp se trouvait dans la vieille ville de Jérusalem, mais il a été fermé à cause des conditions sanitaires déplorables dans lesquelles les gens y vivaient. Ceux-ci étaient originaires des 55 villages qui existaient dans les environs de Jérusalem, Lydd, Jaffa et Ramleh avant 1948. »

Cinquante-cinq villages détruits ou envahis !... C’est énorme.

« Shu’fat est entouré de colonies, toutes illégales selon le droit international, et étouffé par le mur et les checkpoints (également illégaux). C’est un lieu "à part", dont les habitants sont sujets à la discrimination. Ce camp a une superficie d’1,5 km² et est surpeuplé. En peu de temps, sa population est passée de 10.000 à 35.000 habitants, la raison principale étant que la vie y est moins chère qu’à Jérusalem. Il n’y a donc pas que des réfugiés qui vivent ici, mais aussi des "pauvres" de la ville, tous palestiniens évidemment.  »

« Ce camp est le seul camp de Cisjordanie à se trouver à l’intérieur des limites de la municipalité de Jérusalem. Ses réfugiés ont une carte d’identité israélienne, mais ils ne sont considérés que comme "résidents temporaires" - en d’autres mots, Israël ne leur reconnaît pas la citoyenneté israélienne, avec tout ce que cela implique au niveau de l’absence d’un certain nombre de droits. Le camp est "sous la responsabilité" des Israéliens, ce qui signifie que, par exemple, les autorités israéliennes devraient y assurer la sécurité. Mais, dans les faits, elles ne s’occupent de rien, laissent faire. La situation dans le camp étant problématique (on y retrouve tous les problèmes de criminalité habituellement liés à la pauvreté) les habitants ont essayé d’obtenir de l’aide de l’Autorité Palestinienne. Mais celle-ci n’a pas le droit d’intervenir sur le sol israélien... Donc, nous sommes seuls. »

« Comme je vous l’ai dit, les habitants de Shu’fat ont une carte d’identité israélienne et donc, contrairement aux habitants de Cisjordanie, ils peuvent sortir du camp. En théorie du moins, parce que, dans les faits, s’ils le font, ils courent le risque de perdre leur CI. Il est assez facile de partir de ce lieu : les visas sont plutôt aisés à obtenir pour, par exemple, aller étudier à l’étranger. Effectivement, il y a une forte pression exercée sur les jeunes pour qu’ils partent. On leur fait miroiter les opportunités qui existent à l’extérieur et, c’est vrai que si on a commencé une vie à l’étranger, qu’on y a trouvé un travail, fondé une famille, c’est difficile de revenir dans "cette merde"... Cela s’appelle organiser la fuite des cerveaux. »

Nous nous étonnons : est-ce que ce n’est pas un peu voir tout en noir ? En guise de réponse, Adil nous apprend qu’en ce qui le concerne, il a dû prendre un avocat et a dépensé tout son argent pour pouvoir enfin, au bout de trois ans, récupérer sa carte d’identité et ainsi pouvoir avoir accès à Jérusalem-Est sans risquer de se retrouver en prison. « En fait, il faut prouver tous les jours qu’on a le droit d’être ici », conclut Adil.

Nous lui demandons s’il ne regrette pas d’être revenu en Palestine. Il dit que non mais nous confie que vivre un an à Shu’fat vaut dix ans en Belgique, étant donné les conditions de vie et les tensions causées par la présence de l’armée israélienne. Pour illustrer l’atmosphère dans laquelle les réfugiés de Shu’fat vivent, il nous donne un exemple : «  La nuit dernière, une bande de gens armés, apparemment drogués, ont tiré des coups de feu. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Du coup, des gens du camp ont organisé une réunion pour essayer de voir comment faire pour mettre nous-mêmes sur pied un système qui assure une certaine sécurité dans le camp. Il ne faut pas croire que tout le monde est intéressé par le sort de la Palestine : tous les gens ne sont pas des anges, beaucoup se fichent de ce qui se passe, et même en tirent profit. Quant à la police israélienne, elle est tout à fait au courant des problèmes de drogue dans les camps de réfugiés, mais elle ne fait rien pour empêcher les dealers de trafiquer, même si ce sont les habitants du camp qui l’ont appelée à l’aide. »

« L’organisation responsable des camps, c’est l’UNRWA, qui gère les écoles, les dispensaires. Ils ont peu d’argent. Quant aux habitants du camp, la majorité travaille en Israël, dans des restaurants, des hôtels, dans la construction comme main-d’œuvre bon marché. Certains participent même à la construction des colonies et du mur de séparation. Quand le ventre appelle, les consciences se rangent… », commente Adil sans porter aucun jugement. [1] « Ces gens-là n’ont pas la vie facile, il y a une réelle discrimination raciale, beaucoup de Juifs israéliens étant extrêmement xénophobes ; les ouvriers ou employés se font arnaquer. Je connais un homme à qui un propriétaire de resto doit 100.000 euros ; il n’a jamais été payé. Les gens savent qu’il ne sert à rien de rouspéter : on les accusera d’avoir agressé l’Israélien mauvais payeur. »

Adil s’arrête un instant de parler, puis ajoute : « Le fait de "n’être personne", de n’être sous l’autorité de personne pose un réel problème identitaire aux gens et est la source de nombreuses difficultés au niveau de l’éducation des enfants et des jeunes… Mais les Palestiniens ne sont pas des imbéciles, ils se débrouillent, certains deviennent infirmiers ou médecins. » Il ajoute avec un brin d’humour : « Je me demande finalement où les Israéliens travaillent, à part dans l’armée, la police, les checkpoints, les postes de contrôle…. Le travail en hôpital ne les attire pas : trop dur, disent-il, et donc ils ont besoin des Palestiniens ». Et il nous raconte l’histoire de ce juge juif français arrivé en Israël qui avait dû être hospitalisé et qui était choqué d’être pris en charge par des médecins palestiniens. Comme nous lui disons notre surprise d’entendre que les médecins palestiniens soignent des Israéliens dans des hôpitaux israéliens, Adil répond simplement que «  le fait est que, hors de danger, on discute, on se dispute, mais qu’en cas d’urgence, il n’y a plus que des êtres humains. »

Il reprend son idée et la poursuit : « Le peuple palestinien est sans doute le peuple le plus instruit du Moyen-Orient. Ils sont les plus nombreux à faire des études supérieures, et cela a à voir avec l’histoire vécue. Les Palestiniens sont persuadés que s’ils ont perdu leur pays, c’est parce que leurs (arrière)-grands-parents étaient ignorants, ne connaissaient pas leurs droits et donc se sont fait arnaquer. La seule solution, la seule réponse à la situation est d’être instruits, afin de pouvoir faire face aux Israéliens, sachant que ces derniers accordent également beaucoup d’importance à l’instruction. Les Palestiniens ont, dans leur toute grande majorité, une très haute conscience politique. »

« Il y a 4 écoles dans le camp, ce qui est largement insuffisant sachant que 35% de la population a moins de 14 ans, et 22 % ont entre 15 et 22 ans. Le problème est que beaucoup de jeunes arrêtent leurs études à l’âge de 13 ans pour aller travailler pour les Israéliens, lesquels n’ont aucun scrupule à faire travailler des enfants palestiniens. Ceux-ci n’ont aucun droit, puisqu’ils n’ont même pas de carte d’identité. » Et Adil conclut : «  La situation économique pousse les familles palestiniennes à sacrifier leurs enfants pour nourrir la famille. ».

A nos questions, il répond encore que
- oui, le boycott aide sans aucun doute la cause palestinienne même s’il n’aide pas les familles. Les gens d’ici sont prêts à sacrifier leur vie pour la cause.
- avant les changements qui bouleversent actuellement les pays arabes, les Palestiniens avaient de grandes attentes vis-à-vis de l’Europe, vis-à-vis de ses citoyens en tout cas, parce que du côté des gouvernements, il n’y a que lâcheté et hypocrisie.
- oui, les parents dans le camp transmettent des principes religieux, des règles, une morale à leurs enfants et si, au niveau de la vie sociale, on peut voir une certaine proximité avec le Hamas (importance de l’éducation, de la respectabilité…), politiquement les gens sont plus proches des idéaux du Fatah. Il n’est d’ailleurs pas rare que, dans une même famille, il y ait plusieurs opinions et que tout cela se mélange.

Adil, lui, croit en Isratine, pour reprendre un mot inventé par Kadhafi : un seul pays pour tous. Selon lui, les Israéliens savent que l’avenir ne leur appartient pas.

« Sincèrement, dit-il en blaguant, si vous mettez un Arabe et un Russe au milieu du désert du Neguev, qui va le mieux avec le paysage ? Plus sérieusement, Israël se trouve dans une mer de peuples arabes. Si j’étais israélien, je me serais déjà converti à l’islam. Il faut être un peu niais pour penser qu’on peut rester isolé ! »

Toujours en réponse à nos questions, il nous dit que non, l’islam n’a rien à voir avec la haine. C’est une religion de tolérance. Le pardon est l’un des piliers du fondement de la personnalité selon l’islam. « Néanmoins la dimension de revanche est profondément ancrée dans le caractère arabe. Je ne comprends pas les attentats, mais rappelez-vous que le droit de se défendre est un droit reconnu par l’ONU. »

En ce qui concerne les changements actuels dans les pays arabes, le pouvoir semble en effet dans les mains du peuple. Ce dont peu de gens sont conscients, nous dit encore Adil, c’est qu’Israël voulait réattaquer la bande de Gaza. La révolution en Egypte a stoppé net ce plan... Nous n’en savions rien.

Parlant des Israéliens originaires de Russie et d’Europe, Adil souligne qu’ils ne sont pas attachés à la terre, contrairement aux Palestiniens. « Les Russes, en particulier, ne sont venus en Israël que pour échapper à la pauvreté qui régnait en Russie, et parce que la vie est bien meilleure en Israël : ils peuvent tout faire ici… Pour attirer le client, le gouvernement israélien octroie des subsides de toutes sortes. En fait, » dit Adil, « partager la menace que représentent les Palestiniens est une façon pour les Israéliens qui sont tous d’origines différentes de se sentir un peuple. »

Adil nous invite ensuite à monter sur le toit du dispensaire pour avoir une vue globale du camp. Il nous montre comme Shu’fat est cerné par des colonies exclusivement réservées à des Israéliens juifs : Pisgat Ze’ev et French Hill. A l’est, il y a une route contrôlée par les Israéliens, une base militaire et l’énorme colonie de Ma’ale Adumim. Elles sont toutes illégales, ainsi que le mur de béton qui serpente sous nos yeux.


(détail carte)
«  Le mur est construit bien plus à l’intérieur des territoires palestiniens que ne l’indique la Ligne Verte et il rend impossible tout développement du camp, alors que sa population continue à croître. En fait, comme je le disais tout à l’heure, le camp fait partie de la municipalité de Jérusalem. Mais le trajet que le mur suit fait en sorte que Shu’fat se trouve « du mauvais côté ». En conséquence de quoi, les habitants, bien qu’ils aient la carte d’identité de Jérusalem, sont obligés de passer par des checkpoints militaires pour entrer dans la ville. C’est ce que vous avez fait en arrivant et devrez refaire quand vous quitterez le camp pour retourner à votre auberge. En fait, le but d’Israël est de créer une continuité de colonies sur tout le côté est de Jérusalem. Shu’fat est donc dans le chemin et il y a de fortes chances pour qu’Israël décrète un jour que tous ceux qui se trouvent "de l’autre côté du mur" ne font plus partie de Jérusalem… »

«  Le checkpoint cause pas mal de soucis aux habitants de Shu’fat. Il est fréquemment fermé, de façon tout à fait arbitraire, et il y a pas mal de harcèlement : attente, confiscation des papiers, brutalités verbales. [2] Mais ce n’est pas tout, il y a régulièrement des incursions militaires ou policières, et des arrestations dans le camp – des Palestiniens qui n’auraient pas payé leurs taxes, des enfants qui auraient lancé des pierres…

Ces enfants sont arrêtés sans que leurs parents en soient prévenus. Ils l’apprennent par des témoins de la scène et ne peuvent savoir ni où ni pourquoi ni pour combien de temps leurs enfants seront retenus. S’ils veulent les récupérer, ils doivent payer de lourdes amendes et tout le monde n’en a pas les moyens.
 »

Nous avons déjà entendu parler de c problème, non ? Oui, et pas plus tard qu’hier, sous la Tente de la Solidarité. Quand plusieurs personnes témoignent d’un même fait, il doit y avoir quelque chose de vrai, non ? Et ces arrestations d’enfants ne doivent pas êtres des cas isolés ? Sur le visage de Laurie , et jusqu’à un certain point, sur celui de Natalia, il y a cependant encore et toujours cette moue de méfiance par rapport à ce que nos interlocuteurs palestiniens nous disent des vexations israéliennes à l’égard des Palestiniens... Adil poursuit :

« Les conditions de vie dans le camp sont difficiles : comme je vous le disait, il y a un sérieux problème de surpopulation. Et donc de logement. Vu que le camp ne peut pas s’étendre (ce qui est le cas de tous les autres camps de réfugiés), les gens ajoutent des étages supplémentaires à leur maison lorsque leurs enfants se marient et que la famille s’agrandit. Mais les fondations ne sont pas prévues pour supporter plus de deux étages... Et si toutes les constructions ont effectivement l’eau potable et l’électricité, beaucoup ne sont pas reliées au système d’égouts. »

Nous essayons d’inscrire toutes ces informations dans le paysage que nous surplombons : le serpent du mur, les logements basiques, les citernes d’eau sur les toits, l’école des filles, celle des garçons dont la reconstruction est financée par des donateurs japonais... [3]
Il est temps pour nous de repartir, et pour Adil de reprendre ses consultations. Nous le saluons, le remercions du temps qu’il a pris pour nous et redescendons la petite ruelle maintenant presque sèche en direction de notre mini-bus pour continuer notre tour extérieur de la ville en compagnie de Daoud.

Tour des colonies à l’est de Jérusalem

Devant le checkpoint qui marque l’entrée du camp, Margot, qui s’est bien documentée avant le voyage, nous informe qu’un tiers des impôts payés par les Palestiniens va directement au secteur militaire et donc à la défense du pays contre les « terroristes » palestiniens. En repassant le contrôle, nous ne pouvons que remarquer l’amabilité avec laquelle le chauffeur répond aux questions du soldat qui l’interroge... Ouf ! Examen réussi, nous pouvons poursuivre notre route.


Il pleut. Nous roulons maintenant en direction du checkpoint de Qalandia (Ramallah), où nous allons cueillir Marwan, un ami de Daoud qui va nous accompagner tout au long de notre tour des colonies implantées du côté est de Jérusalem.

Nous longeons pour la première fois ce que nous comprenons tout à coup être le fameux Mur. Il coupe littéralement la route de Jérusalem à Naplouse en deux. Impossible de savoir ce qui se passe de l’autre côté, une vie enfermée : des maisons, des gens, un atelier de boulangerie autrefois florissant, nous dit Daoud, une épicerie vide, une école désertée... Quelques mètres encore et notre mini-bus fait demi-tour avant de s’immobiliser sur une sorte de terrain vague ou parking. Nous descendons du mini-bus, sans trop savoir où nous sommes ni ce que nous faisons là. Tanguy nous indique le bout de la rue : checkpoint. C’est par là que doit arriver l’ami de Daoud. Quand ? Impossible à dire. Le temps de passage est une des nombreuses choses sur lesquelles les Palestiniens n’ont aucune prise. Un certain temps s’écoule... Il ne fait décidément pas chaud, mais rester dans le minibus, ce n’est pas terrible non plus. Laurie lance : si on faisait une photo de groupe devant le mur ? Une idée comme une autre. Mais, il y a quelque chose de gênant. Lorsqu’elle nous montre les photos qu’elle vient de prendre, ce que nous voyons au milieu de nos sourires à la caméra, c’est qu’il y a Daoud, Daoud qui doit vivre avec cette chose, dont nous ne nous rendons en fait pas encore compte de l’horreur de ce qu’il implique... C’est la première fois aussi que nous comprenons que Daoud est vraiment une âme généreuse, un homme profondément gentil et patient, malgré notre comportement de touristes bronzés-idiots.

Voilà enfin notre guide. Marwan est essoufflé. Il a couru depuis le checkpoint. Il est désolé que nous ayons dû l’attendre. Ce n’est pourtant pas faute d’être parti bien à temps, dit-il en souriant. Encore un gentil, pensons-nous. Ou un philosophe. Sans doute les Palestiniens ont-ils tous dû le devenir ? Le fait est qu’il n’y a aucune agressivité dans sa voix. C’est comme ça, c’est tout. Nous voici donc au complet ; le tour des colonies peut commencer. Lui et Daoud vont prendre le micro tour à tour pour nous informer sur ce que nous apercevons entre les gouttes qui ruissellent sur les vitres.

Daoud et Marwan nous donnent au fur et à mesure le nom des colonies israéliennes devant lesquelles nous passons. Toutes continuent à se développer, accolées aux quartiers palestiniens, et forment une véritable ceinture autour de Jérusalem. Au long de notre trajet, ils nous montrent les stigmates de ce qu’il est désormais convenu d’appeler "l’urbanisation agressive" mise en œuvre dans la lignée du plan directeur Jérusalem 2020. « Ce plan, » nous dit Marwan, « bien qu’écrit en hébreu uniquement, est entièrement public et accessible à tout citoyen-résident de Jérusalem. Ce plan laisse entendre qu’il faut que d’ici 2025 tous les Palestiniens (ou un maximum) aient quitté l’endroit. Rien n’est laissé au hasard, tout semble organisé, pensé à cette fin. L’"urbanisation agressive" est une réelle science, celle de planifier les villes en ne tenant compte que de la communauté dominante, blanche et riche. »

« Dans une interview avec le journal Haaretz (2/1979), Sharon avait dit ceci : "Jérusalem ne sera plus la capitale d’Israël s’il n’y a plus de majorité juive. La réponse est de construire des cités satellites tout autour des parties arabes de Jérusalem". Il voulait d’abord que les colonies isolées soient rattachées entre elles afin de créer un bloc, puis relier les blocs entre eux de manière à créer une continuité israélienne, et donc casser la continuité des territoires palestiniens... et donc la viabilité d’un Etat palestinien. »

« En 1992, un think tank de 250 personnes (dont des professeurs d’université, des ministres…) a travaillé sur la physionomie qu’aurait Israël en 2025 si le conflit continuait. Au bout de 6 ans d’analyse, ils ont publié un document qui traite du problème sous tous ses aspects : démographique, géographique, économique. En 2000, un nouveau groupe de travail a été mis sur pied qui regroupait également des représentants du parlement israélien. L’idée était d’arriver à se mettre d’accord sur ce que devait être Israël à l’avenir : les Juifs devraient y être toujours majoritaires, s’y sentir en sécurité, etc. Surtout, le monde entier devait reconnaître Israël comme Etat juif, càd un Etat exclusivement pour les Juifs, en d’autres termes, un Etat dans lequel toute personne appartenant à une autre religion/ethnie ne serait qu’un résident, jamais un citoyen. Ce qui aurait pour conséquence qu’elle ne pourrait avoir accès à certaines professions (dans l’armée, l’administration, l’industrie chimique…). Des lois sont déjà passées à cet effet. Une des plus récentes dit que seul un Israélien peut désormais offrir ses services de guide à un groupe de touristes comptant plus de 13 personnes. »

Nous nous recomptons mentalement, nous sommes 9, pas de souci donc pour Daoud et Marwan. Ouf !... On demande : qui sont les non-Juifs ? « D’abord tous les Palestiniens, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou même juifs - oui, il y en a [4]. Ensuite, tous les représentants des différentes églises et religions présentes dans la ville de Jérusalem et ailleurs, les gens de l’Union Européenne (UNRWA et autres organisations humanitaires), les travailleurs de la Croix Rouge et aussi tous les étrangers venus travailler en Israël, soit plusieurs milliers de Thaïs, Philippins et autres nationalités. Au total, environ 25 % de la population d’Israël. »

On parle bien d’Israël, pas de la Cisjordanie ni de la Bande de Gaza. Israël, un Etat qui se veut exclusivement pour les Juifs et serait donc prêt à "jeter" un quart de sa population ?

Marwan reprend : « En 2005, il y avait en Israël-Palestine 55% de Juifs et 45% de non-Juifs. Mais la croissance naturelle devrait amener les chiffres à 40% de Juifs contre 60% de non-Juifs d’ici 2025. C’est pour cette raison que depuis 2003, tout est fait pour réduire les non-Juifs à 30% en Cisjordanie et ce via l’expansion et la multiplication des colonies. Les 35% de Palestiniens vivant à Jérusalem ne devraient plus former que 8 à 12 %. En fait, les Israéliens envisagent de construire un mur extérieur autour de la ville mais tout contre les quartiers palestiniens, de façon à définitivement les empêcher de s’étendre encore. »

Nous avons un peu de mal à imaginer qu’on puisse mettre au point une telle stratégie de ce qu’il faut bien appeler une épuration ethnique. Comment les Israéliens vont-ils s’y prendre pour arriver à leurs fins ?

« Il y a quatre plans ou stratégies pour arriver à diminuer le nombre de Palestiniens. Ils sont développés dans un document rédigé en hébreu qui contient 4 parties (plus de 1000 pages) : 1, le plan Galilée, pour le nord du territoire, 2, le plan Neguev pour le sud du territoire, 3, le plan du Grand Jérusalem juif, et 4, le plan de désengagement, pour la Cisjordanie et la Bande de Gaza. Il y a des articles sur Google écrits par des Israéliens et des Palestiniens qui s’opposent à ces plans. En fait, si on n’est pas des spécialistes, c’est assez difficile de comprendre le déroulement de ces plans au jour le jour. Ils ont été faits en 2000 pour 2025, et en 2025, d’autres plans seront faits pour 2050. La seule chose qui peut arrêter tout ce processus est que la communauté internationale réagisse, par exemple via la campagne BDS. »

Si nous ne connaissions pas Daoud et ne l’avions entendu parler et vu travailler, si nous n’avions pas la certitude de son immense loyauté, de son honnêteté intellectuelle et de son réel souhait de pouvoir vivre en paix avec la communauté juive, s’il n’y avait pas cette infinie douceur en lui, nous pourrions croire qu’il raconte des bobards, ou, à tout le moins qu’il exagère. Les théories du complot sont toujours excitantes. Et c’est vrai qu’à l’écouter parler de ces plans, on se surprend à vouloir nous méfier, prendre nos distances par rapport à ce qu’il nous en dit. Mais ces plans sont publiés ! Ils font même l’objet de débats publics ou de discussions d’experts. [5]

Nous lui demandons alors de nous parler des habitants des colonies : qui sont les colons ? « Ils ont toujours été une communauté d’élites qu’on a persuadées de la possibilité d’avoir une meilleure vie qu’en Israël et à qui on a offert toute une série d’avantages : par exemple, ils paient 20% de taxes en moins que les gens de Tel Aviv. Les transports et les écoles sont gratuits pour les enfants, les gens qui ouvrent un commerce dans ces colonies ne payent aucune taxe les 5 premières années. Ils ont des piscines, des jardins, des parcs qu’ils arrosent abondamment, ce genre de choses qui les font se sentir riches (il faut savoir qu’ils consomment 7 fois plus d’eau que les Palestiniens, 2 fois plus que leurs concitoyens de Tel Aviv !). Ils adorent les vêtements et aussi les appareils de marques… En face d’eux, les Palestiniens ont l’impression d’être minables, pauvres, sales. C’est également une façon de leur donner envie de partir, d’abandonner les lieux. Et, en effet, la vie quotidienne des Palestiniens peut être un vrai enfer.

Un exemple concret de cette urbanisation agressive est ce que vous avez vu dans le camp de Shu’fat : il n’y a qu’une route principale d’une seule bande (les routes israéliennes en ont 4) et donc les embouteillages sont permanents. Ca tape sur les nerfs des habitants du camp, ça les déprime, les met de mauvaise humeur. Le résultat, c’est que beaucoup vont désormais faire leurs achats "du beau côté", dans les centres commerciaux israéliens... Ce qui a pour conséquence que les magasins palestiniens font faillite et ferment les uns après les autres. »

De nouveau, nous voudrions devenir sourds, interrompre Daoud, lui dire qu’il voit le mal où il n’y en a pas, que tout ça, ce sont des coïncidences, sûrement pas un plan réfléchi. Mais, nous avons pris cette route dégradée dans Shu’fat et vu les magasins fermés…

Combien y a-t-il de Palestiniens à Jérusalem-Est, et combien de Juifs ? « Il y a 55.000 Palestiniens dans les quartiers chrétiens et musulmans, et 15.000 Juifs dans le quartier juif de la vieille ville, ce qui explique que, comme vous l’avez vu lors de votre tour avec Moustapha, il y a plus d’espaces ouverts, des rues plus larges, des petites places, des plantations, des arbres… Les Palestiniens, eux, vivent les uns sur les autres, et leurs maisons sont tellement proches les unes des autres que cela ne peut que créer des tensions et des disputes de voisinage en permanence… »

Daoud nous propose de faire un bref arrêt au « Mall », en fait un centre commercial luxueux. Le fait est que nous aurions bien besoin de passer au petit coin. Mais, pour pouvoir y entrer, il nous faut passer à la queue-leu-leu par un poste de contrôle peu engageant où des soldats fouillent nos sacs. A l’intérieur, des enseignes et une atmosphère très américaine. Nous sommes étonnés de croiser quelques clients manifestement palestiniens. Mais nous nous rappelons ce que Daoud nous en disait : appâter, détourner les Palestiniens de leur propre économie, strategies…

Nous reprenons le mini-bus, et Marwan poursuit sa "conférence".

(détail carte)
« Un autre exemple d’urbanisation agressive est la construction du mur : son tracé a décidé arbitrairement de qui faisait encore partie de la ville de Jérusalem et qui en était désormais exclu. Et puis, il y a ce projet de construire un grand camp d’entraînement pour les militaires… Il nous fait un bref rappel des faits : « Historiquement, toutes les colonies ont d’abord été des camps militaires. Ensuite, on a construit des habitations pour les soldats. Ca s’est passé de la même manière pour l’Université hébraïque que vous voyez maintenant à votre gauche. Elle a été bâtie sur des terres palestiniennes et est donc illégale. La plupart des gens qui y ont étudié ne le savent même pas... Pareil pour ce bâtiment-là, le Ministère de l’Intérieur, et celui-ci, le centre de la police : tous se trouvent, en fait, en Cisjordanie ! Les terres ont été confisquées sous des prétextes militaire ou de défense pour ensuite être utilisées à de toute autres fins. »


Nous passons effectivement au pied de l’Université hébraïque de Jérusalem, créée bien avant 1948. Elle est très grande (bâtiments spacieux et parc). Le Ministère de l’Intérieur, le commissariat de police : toutes constructions illégales au regard du droit international.

«  Il faut savoir que si, en effet, toutes les ambassades se trouvent encore à Tel Aviv, les bâtiments administratifs israéliens se trouvent maintenant à Jérusalem, ce qui signifie que de plus en plus d’employés israéliens viennent s’installer à Jérusalem. » C’est vrai, la capitale officielle d’Israël, c’est Tel Aviv. On finirait par l’oublier tant on entend parler de Jérusalem dans les discours de toutes sortes...

Petit arrêt sur une aire de parking. « Les constructions que vous apercevez maintenant, c’est la colonie de Ma’ale Adumim. Les Israéliens considèrent qu’elle fait partie de Jérusalem. Et donc, qu’il y a autant de Juifs en plus à Jérusalem. Et donc que la ville appartient aux Juifs puisqu’ils y sont majoritaires. Et que donc, de facto, Jérusalem est juive... Mais les USA ont refusé ce calcul, ce qui a d’ailleurs créé certaines tensions entre Netanyaou et Obama. »

Nous contemplons de loin la colonie, tâchant d’imaginer les gens qui y vivent. Que savent-ils de leurs voisins palestiniens ?... Marwan reprend son information : « Cette urbanisation agressive n’est que le premier des deux axes du plan d’Israël pour vider le pays des Palestiniens. L’autre axe vise à développer l’industrie touristique à son maximum : il y a des projets pour remplir toutes les collines et les montagnes qui entourent Jérusalem non seulement par des colonies mais aussi par des attractions touristiques… » Daoud ne peut s’empêcher de commenter : « C’est tellement stupide de continuer à construire, alors qu’il y a déjà tant de bâtiments et de maisons vides parce qu’il n’y a pas assez de colons pour les habiter !...un tiers des colonies sont vides. En fait, l’espace est occupé sans qu’il y ait aucun besoin de l’occuper…" »

Nouvel arrêt, toujours aussi bref (pluie, pluie et vent !) sur une terrasse d’où nous avons vue sur le sud et l’est de la vieille ville.

Marwan continue : «  Il est prévu de construire 5 grands hôtels, un aquarium géant et toutes sortes d’attractions touristiques… En fait, l’argent du tourisme donne de l’élan à la colonisation. Près de six millions de touristes viennent chaque année à Jérusalem, dont la moitié sont des juifs, l’autre des chrétiens. Le but est qu’il y en ait 10 millions. Si chacun dépense 1.500 dollars lors de son séjour, c’est effectivement une bonne affaire pour l’Etat israélien… »

Nous nous regardons. Nous logeons au Youth Hostel, dont le patron a l’air d’être palestinien. Nous mangeons et buvons, voyageons et achetons nos cadeaux auprès de Palestiniens. Et personne parmi nous n’a 1500 dollars à dépenser de toute façon… Mais nous avons des questions. Est-il vrai que les Etats-Unis aident financièrement Israël ? « Le fait est qu’ils ont donné 3 fois plus d’argent à Israël que ce qu’ils ont consacré au plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale… » Waouw... Et le mur ? « Il faut savoir que les constructeurs utilisent des équipements professionnels et, en fait, les expérimentent en Palestine. Si les techniques fonctionnent, elles seront utilisées pour construire des murs autre part, à la frontière USA-Mexique, par exemple. Les technologies testées en Israël sont aussi utilisées en Europe, en Espagne... C’est un grand business que cette "sécurité du territoire national", qui se développe à partir de l’idée qu’il y a une menace, qu’on est en danger, et qu’il faut se protéger, où que ce soit…  »

La Palestine, un laboratoire d’expériences pour d’autres pays ?!... Daoud nous sourit : il voit bien que nous, les jeunes, nous encaissons. Oui, tout se tient malheureusement, c’est ainsi que le monde tourne. Nous en avons vu un autre exemple au cours : grâce à leur pétrole, les pays arabes font des milliards de dollars de bénéfices, avec lesquels ils achètent des armes, ce qui crée de l’emploi en Europe... Comment arrêter cela ? Dans le creux de l’oreille, quelques mots d’une chanson : All we are saying is give peace a chance...


Nous descendons du mini-bus au sommet du Mont des Oliviers, d’où nous avons un point de vue sur la vieille ville, et remercions Marwan qui nous quitte ici.


Daoud nous réexplique le projet de route et d’hôtel au pied de la mosquée Al-Aqsa... Nous secouons la tête, c’est incroyable... Face à nous, le vieux cimetière juif et la vieille ville. A notre droite, quasiment au sommet du Mont des Oliviers, un drapeau israélien flotte au vent, en plein Jérusalem-Est ! [6]

Il fait vraiment très froid, le vent souffle et nous nous serrons les uns contre les autres pour nous protéger. On dirait les pingouins du film « La marche de l’Empereur »… On rit, on a froid, il pleuvine et nous n’avons pas vraiment les vêtements adéquats. Daoud nous sourit, on est bien avec lui. Mais la question qui revient, toujours la même : qu’est-ce que nous, nous pouvons faire pour aider, à part témoigner ? Daoud réfléchit une minute : « Vous savez, au cours de l’histoire, ce qui a toujours motivé l’occupation d’un pays, c’est le commerce, d’épices ou autres denrées, les profits qu’on pouvait en tirer. Lorsque les profits n’étaient plus aussi importants, l’occupation cessait. Dans ce cas-ci, on cherche à ce que les gens continuent à trouver que l’occupation est profitable. Un des moyens de faire pression sur Israël serait que les sociétés internationales boycottent le pays… »

Et il ajoute avec la douceur qui est la sienne : « Il semble que ces derniers temps, l’opinion publique peut exercer une réelle influence sur la politique : les citoyens ont vraiment la possibilité de faire pression sur leur gouvernement. [7] »

Mais ça reste difficile de savoir ce qui se passe. Quand on écoute les nouvelles à la télévision, on ne sait pas toujours que penser. « Oui, je sais. » Daoud inspire profondément : «  Les mots, les mots… Les Israéliens sont passés maîtres dans l’art de la manipulation et du détournement du sens des mots et les médias étrangers les relaient souvent. Ainsi, par exemple, les Israéliens appellent-ils les checkpoints des "terminaux". Mais, un terminal, c’est ce que vous trouvez dans des aéroports. Et ce sont des civils qui y travaillent. Les checkpoints ne sont, en fait, rien d’autre que des bases militaires. Et c’est ainsi que, dans les médias, vous entendez ou vous lisez que le Hamas a lancé des roquettes sur des "terminaux" israéliens… »

Retour à la vieille ville

Avant de retourner dans la vieille ville, nous allons manger un bout avec Daoud dans le snack qui se trouve sur le parking des cars, face au Jerusalem Hotel. Adresse connue du groupe de 2009 : Tanguy et Anne-Claire retrouve le patron qui nous prépare shawarmas (piquants ou non), falafels (avec ou sans légumes) et... frites pour ceux qui n’aiment pas. Thé à la menthe pour terminer. Nous reviendrons !

Retour Porte de Damas où nous rejoignent deux jeunes Palestiniens de notre âge ou presque avec qui Daoud nous a arrangé une rencontre. Tous ensemble, nous nous faufilons dans les ruelles du souk jusqu’à un salon de thé où nous allons pouvoir discuter avec eux, bien au chaud.

Thé, gâteaux, la timidité fond et nous entrons dans l’univers d’Amer et Razi. Ils nous parlent de leurs études. Razi nous explique qu’il étudie l’économie à l’Université hébraïque (eh oui, en hébreu !).

Lui et d’autres étudiants ont formé un Conseil des Etudiants palestiniens et essaient de mettre sur pied des activités culturelles, mais la plupart de leurs initiatives sont interdites par la direction. Il nous parle aussi des difficultés qu’ils rencontrent avec leurs condisciples israéliens, et Razi raconte par exemple comment le jour de l’anniversaire de la Naqba, des étudiants israéliens avaient affiché partout des drapeaux israéliens, alors que toute allusion à la Naqba est interdite dans les établissements scolaires palestiniens. Nous nous entre-regardons : quelle violence ! Interdire aux victimes d’un malheur de commémorer l’évènement ! Ce n’est rien de moins que continuer à les effacer de la surface de la terre et de la mémoire… Razi nous parle aussi de sa vie, de ses rêves, et comme on insiste beaucoup, beaucoup, nous montre une photo de sa fiancée.

Bref repos pour certains à l’auberge de jeunesse, tandis que Caroline, Sébastien, Marie-Gaëlle, Margot et Anne-Claire accompagnent Daoud dans les souks. Sébastien voudrait s’acheter un narghileh (une chicha). Daoud lui fournira papier alu et charbon ; ce sera pour ce soir, sur la terrasse de l’auberge, face aux toits de Jérusalem. Mais avant ça, nous nous retrouvons devant un "Jerusalem Mezze" au resto libanais Amigo Emil, une adresse bien connue des Taayoushiens de 2009. Nous goûtons mille et une choses délicieuses, servies dans des mini-plats rectangulaires de porcelaine blanche. Natalia ne s’aventure pas trop loin et prend un plat de pâtes aux champignons. Tant pis.


Promenade nocturne sur les remparts pour les plus courageux (Laurie, Natalia et Anne-claire sont au fond de leur couette), tout près de la porte de Jaffa.


Au pied de celle-ci s’étirait autrefois la route Mamilla, aujourd’hui transformée en un long piétonnier qui est le siège d’un centre commercial israélien d’apparence très moderne (le centre Mamilla), avec légère musique en arrière-fond et terrasses "bobos" où toutes les grandes marques américaines sont représentées.

Daoud nous explique que ce piétonnier a été construit en plein "no man’s land" de l’armistice de ’49, sur un terrain chevauchant la fameuse ligne verte. Auparavant, il y avait là un quartier mixte avec toute une série de vieilles maisons dont les façades ont été démontées par la municipalité de Jérusalem et reconstruites ensuite pour abriter les boutiques du centre commercial ultra chic. Toutes les traces d’habitations anciennes ont été effacées et cela donne l’impression que ces magasins y sont depuis très longtemps... Sauf que les pierres de plusieurs façades sont encore marquées avec les numéros qui ont servi pour la reconstruction du lieu.

Le façadisme/bruxellisation à l’israélienne !... Tout le monde a bien sûr le droit d’y faire son shopping, y compris les Palestiniens, mais il s’agit surtout d’attirer les touristes hors de la vieille ville, dans laquelle les boutiques sont majoritairement palestiniennes [8]. Que sont donc devenus les habitants de ce quartier arabe où juifs séfarades, chrétiens et musulmans cohabitaient ? Chassés de chez eux, certains se sont réinstallés ailleurs, d’autres sont aujourd’hui encore dans des camps de réfugiés. [9]

A la sortie du centre commercial, on débouche dans Jérusalem-Ouest, la partie israélienne de la ville. Au début de la rue de Jaffa, coeur du projet de redynamisation des abords de la vieille ville, nous passons près d’un ancien cimetière musulman qui va être aménagé en musée de la paix… Bof… De l’autre côté de la rue, d’immenses maisons en travaux : les Israéliens veulent leur donner un petit air oriental (façadisme ici aussi), mais ces nouvelles constructions sont très hautes, bien éloignées des maisonnettes à la palestinienne.


D’après Daoud, ces bâtiments hébergeront bientôt des hôtels et des restaurants, toujours dans l’optique de lentement déplacer les touristes vers l’ouest de la ville. [10]

Il fait nuit depuis longtemps déjà lorsque Daoud, Caroline, Sébastien, Marie- Gaelle, Paul et Margot redescendent du toit de l’auberge de jeunesse. Daoud leur a expliqué son travail : il organise des activités et des ateliers pour les enfants palestiniens de la vieille ville. En dehors de l’école, rien n’est prévu pour eux : aucun endroit où jouer si ce n’est la rue, jamais aucun voyage (partir avec quel argent ? Et risquer de perdre sa CI, de ne pouvoir rentrer chez eux ?). Le Centre Nidal, malgré la fermeture de ses locaux en 2009 par les autorités israéliennes, continue à organiser des camps d’été pour eux. Daoud dit qu’il a des contacts en Italie et essaie de pouvoir envoyer quelques jeunes de Jérusalem rencontrer d’autres jeunes là-bas. Il travaille aussi avec des partenaires belges et français pour mettre sur pied un échange entre jeunes bénévoles. Marie-Gaelle est très emballée par l’idée de participer à un des camps d’été en Palestine. Daoud répond : « inch’allah », qui vivra verra. De toute façon, le plus important lorsque nous rentrerons en Belgique, c’est de parler de ce que nous avons vu pendant notre voyage en Palestine, même si nous ne touchons qu’une personne ou deux. Et voilà que Daoud nous encourage à y croire, même si, comme on le lui confie, seuls 8 élèves (dont un qui n’a finalement pas pu venir) de l’école ont choisi le Projet Palestine comme voyage de fin d’études, contre 130 pour l’Andalousie et le farniente…

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[1Voir à ce sujet le film 9 Star Hotel de Ido Haar, qui relate la vie d’un groupe de jeunes Palestiniens travaillant illégalement comme ouvriers du bâtiment dans la ville israélienne de Modi’in.

[2Voir les rapports de l’Association for Civil Rights in Israel (ACRI)

[3Voir d’autres photos de Shu’fat.

[49% des Palestiniens sont juifs (cf : De Volkskrant, 22 septembre 2011)

[5Voir par exemple le très intéressant article "Jérusalem en 2020 sous l’oeil des urbanistes", écrit par la géographe française Irène Salenson.

[6Voir d’autres photos de Jérusalem-Est.

[7Cf. la campagne "BDS".

[8Ce plan de développement touristico-commercial nous a été confirmé lors de notre rencontre à l’Alternative Information Center, voir jeudi 14 avril.

[9Lire la "jolie histoire" de ce quartier réaménagé, ou comment évacuer les pauvres du vieux centre des villes...

[10Intéressant à cet égard de voir la balade "Jérusalem, des temps anciens aux temps futurs" proposée par l’office du tourisme de Jérusalem.