Mercredi 6 avril 2011 : Jérusalem – Sheikh Jarrah – Al-Arroub

dimanche 23 octobre 2011
popularité : 9%

Petit déjeuner, puis visite de l’esplanade al-Aqsa.

Nous profitons du calme des lieux avant le déferlement des touristes. "Déferlement", c’est un grand mot car tout semble fait pour décourager les visiteurs : heures d’ouverture restrictives et/ou aléatoires, accès par un passage dissimulé par des palissades peu avenantes, contrôles stricts à l’entrée, ... Et pourtant, quel magnifique endroit, si paisible ! On est bien loin du tumulte des souks et des bazars touristiques, et encore plus loin des checkpoints avec hommes (et femmes) armés jusqu’aux dents.

Nous remontons ensuite à travers le quartier musulman jusqu’à la Porte de Damas où nous retrouvons Daoud. Ce matin, il nous emmène à Sheikh Jarrah, le quartier situé au nord de la vieille ville de Jérusalem dont il était question dans le premier film que nous avons visionné hier au centre Spafford. En chemin, il nous rappelle quelques faits.

L’évidence sur le terrain (3) : Visite de Sheikh Jarrah

« Tout le monde, excepté Israël, reconnaît que Jérusalem-Est est un territoire occupé, illégalement annexé. Sheikh Jarrah en est un des quartiers : 2.700 habitants administrés par les Jordaniens avant qu’Israël ne conquière Jérusalem en 1967. Ce sont des réfugiés de 1948, chassés de leurs terres par l’armée israélienne, qui sont installés officiellement dans ces maisons. Ainsi , par exemple, les familles Al-Kurd et Al-Hanoun. En 1956, en échange de leur établissement définitif et officiel dans ce quartier, elles ont accepté de renoncer au statut de réfugiés et aux aides qu’il implique. Mais cet accord n’a pas été enregistré. Dès 1972, des groupes de colons présentent des documents de propriété datant de l’époque ottomane... qui se sont avérés être des faux ! Mais les expulsions avaient commencé et le cadastre israélien a refusé de mettre ces terres au nom des propriétaires palestiniens. Croyez-le ou non, mais les habitants expulsés continuent à payer les factures de gaz et d’électricité pour les colons qui se sont emparé de leurs maisons ! C’est le seul moyen qu’il ont de prouver qu’ils résident bien à Jérusalem...  » [1]

Laurie à qui on vient de traduire l’information fait la grimace. Elle n’y croit pas. Tout ça, ce sont des histoires destinées à inverser les rôles. Anne-Claire discute un peu avec elle, lui donne d’autres exemples de déni des droits des Palestiniens et de situations, il est vrai, incroyables tellement elles sont absurdes, mais pourtant, hélas, bien réelles. Laurie la laisse causer, puis lui dit : "je t’écoute, mais vous n’arriverez pas à me faire changer d’avis". Tanguy fait signe "laissons-lui le temps de découvrir les choses par elle-même..."

Daoud nous dit que dans le quartier de Sheikh Jarrah se trouvent aussi la Maison d’Orient (que les Israéliens ont fermée), le théâtre national palestinien, l’American colony, des consulats et de beaux hôtels. Nous irons dans l’un d’eux tantôt pour assister à une conférence de presse sur les problèmes que rencontrent les écoles de Jérusalem.

« Sheikh Jarrah, » poursuit Daoud, « est un exemple de la "colonisation intérieure" de Jérusalem (par opposition aux colonies qui encerclent la ville), comme à Silwan, Ras Al-Hamoud, le Mont des Oliviers... Les colons d’ici participent pleinement à judaïser Jérusalem et en chassent les habitants pour s’y installer. A Sheikh Jarrah, les colons ont un projet de construction de 450 habitations ». Traduction : expulsion forcée des habitants palestiniens.

Nous arrivons dans le quartier. Ci et là, des drapeaux israéliens flottent dans le vent. Daoud reprend son information : « Selon le droit international, les Palestiniens qui vivent à Sheikh Jarrah sont, comme toute personne vivant sous occupation, des personnes protégées. Ce qui implique, entre autres, que tout transfert de population est illégal. Mais cela n’empêche pas les Israéliens de continuer encore à l’heure où je vous parle de déposséder les Palestiniens de leurs maisons et biens, dans le but avoué de les remplacer par des colons israéliens juifs. Des familles entières ont été chassées par la force de ce quartier, d’autres vivent sous la menace permanente d’être expulsées de chez elles. Toutes sont en butte à la violence de colons extrémistes. »

Nous lui demandons quelle raison les Israéliens invoquent pour chasser les gens de chez eux. « Selon les Israéliens, les propriétaires palestiniens des maisons de ce quartier ont rénové ou agrandi leur bien sans avoir obtenu le permis israélien requis, lequel, de toute façon, n’est quasiment JAMAIS octroyé. Il est évident que ceci n’est qu’un prétexte pour faire partir les Palestiniens et les remplacer par des colons illégaux, et donc judaïser davantage Jérusalem-Est. » [2]

Nous nous arrêtons devant une maison qui a l’air vide. C’est celle dont il s’agissait dans le documentaire : c’était la maison de la famille Al-Kurd depuis trois générations. Elle a été construite en 1950 et l’UNRWA les a autorisés à venir s’y installer après qu’ils aient été chassés de chez eux. Mais un récent jugement des tribunaux israéliens a déclaré illégaux les récents travaux d’aménagement et d’extension de la maison. La propriétaire, Rifka Al-Kurd, une dame de 88 ans, en a été expulsée avec ses deux filles, et des colons ultra-orthodoxes l’occupent dorénavant, de manière illégale. La famille Al-Kurd sait très bien qu’elle ne peut rien faire contre la violence des colons. Si elle fait appel à la police, c’est elle qui se fera arrêter, comme cela s’est d’ailleurs déjà produit. [3]

Nous contemplons la maison et son jardin à l’abandon. Depuis que les propriétaires en ont été chassés, la maison est occupée par des colons israéliens. En fait, personne n’y habite vraiment. Le tribunal a, en effet, officiellement fait savoir que les colons n’avaient pas à s’installer dans la maison, mais ni la police ni les autorités locales ne font quoi que ce soit pour les en déloger. L’idée étant d’occuper le lieu, des équipes de colons se relaient pour le faire. Sur la droite de la maison, des restants de tentes où ont logé longtemps des hommes, des femmes et des enfants, déterminés à ne pas abandonner leur chez-eux. [4] Dans le petit jardin, il ne reste plus qu’un tout jeune olivier, haut d’un mètre à peine, que les anciennes habitantes ont planté avant de partir pour ne plus revenir, symboliquement. Sur le muret qui entoure la propriété, il y a des tags, des dessins : la mosquée Al-Aqsa avec, sous le croissant, l’étoile de David. Autour de la porte d’entrée de la maison, des croix gammées. Qui a peint quoi ?...

Les colons sont à l’intérieur, on ne les verra pas. Où les propriétaires vivent-elles maintenant ? Il n’y a que nous, les étoiles de David partout et le silence dans lequel s’effilochent les pans de la tente vide...

Dans notre dos, un drapeau claque dans le vent. Il est planté sur la terrasse supérieure d’une autre maison, également récupérée par des colons. Ceux-ci nous regardent de leurs fenêtres, visiblement habitués à ce que cette maison reçoive des visites. Que pouvons-nous faire face à une machine si bien huilée, si ce n’est témoigner de ce qui se passe ici, dire cette inadmissible réalité du droit des uns foulé aux pieds par les autres ? [5]Nous repartons en silence par les rues de Sheikh Jarrah.

Daoud s’est arrangé pour que nous puissions assister à une conférence de presse donnée à l’hôtel Ambassador par des responsables de l’enseignement à Jérusalem-Est : « Call to save the educational system in Jerusalem. » (Appel à sauver le système scolaire à Jérusalem). L’hôtel est un endroit magnifique. Nous nous y sentons un peu mal à l’aise avec nos KW et sacs à dos, mais Daoud nous fait signe qu’il n’y a vraiment aucun problème : nous sommes les bienvenus. Nous nous installons dans la salle, chaises rembourrées, tapis moelleux, journalistes, caméras et longue table rectangulaire pour les intervenants.

Le système éducatif palestinien en danger à Jérusalem

« La situation est, en effet, dramatique », explique la dame voilée qui accueille le public en arabe : « Les Palestiniens continuent à souffrir des conséquences de l’occupation de Jérusalem. Depuis les Accords d’Oslo, tous, nous nous retenons d’exprimer notre mécontentement sur différents sujets, parce que nous craignons que, d’office, on nous accuse de vouloir contrecarrer le processus de paix. Mais nous, professeurs et directeurs d’école, ne pouvons plus nous taire vu les derniers évènements ». [6]

Introduction (en arabe)
IMG/mp3/R09_0001_-_ME_6_-_CP_Jerusalem_1A.mp3
Présentation des intervenants (en arabe)
IMG/mp3/R09_0001_-_ME_6_-_CP_Jerusalem_1B.mp3
Introduction (en anglais)
IMG/mp3/R09_0001_-_ME_6_-_CP_Jerusalem_1C.mp3

La dame cède la parole à un premier invité, un homme à lunettes presque chauve, qui commence son discours en rappelant à l’assemblée que l’instruction est un droit reconnu par le Droit International et la Charte des Droits de l’homme.

« Les autorités israéliennes n’ont pas le droit d’intervenir comme elles le font : elles veulent modifier le curriculum des écoles palestiniennes dans le but évident d’effacer l’identité palestinienne. Elles interdisent désormais toute référence au problème des réfugiés et ont imposé l’hymne national israélien dans toutes les établissements. Les écoles privées ne sont guère plus à l’abri : l’Etat israélien oblige désormais tout le monde à se procurer les manuels scolaires auprès d’éditeurs israéliens exclusivement. La justification donnée par le gouvernement israélien est que le programme scolaire palestinien est source de provocation. C’est faux ! Nous veillons à développer une réelle culture de la paix chez les enfants auxquels nous enseignons. »

Explication (traduction anglaise)
IMG/mp3/R09_0001_-_ME_6_-_CP_Jerusalem_1D.mp3

L’interprète arabe a du mérite car les interventions sont assez longues. Il reprend ses notes et s’attèle à nous restituer l’essentiel de l’information en anglais. Un troisième intervenant prend la parole. Pour ce professeur, les manœuvres israéliennes ne sont que les premiers pas d’une attaque en règle contre tout l’enseignement palestinien. Nos écoles ne peuvent plus y faire face sans le soutien des officiels, dit-il, et il donne des exemples concret d’"intrusion" : « Sur les livres d’école, l’emblème même de l’Autorité Palestinienne a été remplacé par celui d’Israël. Il est désormais hors de question de faire quelqu’allusion que ce soit à la Nakba ou de dire, par exemple, que Jaffa est en fait l’ancienne ville de Tel Aviv. » Il rappelle la situation des habitants palestiniens : « A Jérusalem, les Palestiniens ne sont considérés que comme résidents ; ils n’ont et n’auront jamais la nationalité israélienne. Bientôt, il y aura d’autres décisions qui, toutes, viseront à rendre notre vie de plus en plus difficile. Des écoles seront fermées, les taxes seront plus élevées, il sera de plus en plus difficile d’obtenir un permis pour circuler ou agrandir sa maison. En ce qui concerne l’enseignement, si les choses continuent dans le même sens, d’ici peu le programme israélien aura complètement remplacé le programme palestinien, et nos enfants devront étudier que l’holocauste de 1940-45 justifie complètement la création d’Israël et donne le droit aux Israéliens d’occuper la Palestine. »

Programmes scolaires (traduction anglaise)
IMG/mp3/R09_0002_-_ME_6_-_CP_Jerusalem_2anglais.mp3

Nous sommes sidérés d’entendre tout ceci. Bien sûr, Razi nous a parlé hier de l’interdiction de commémorer la Naqba dans son université, mais nous n’aurions jamais imaginé que c’était une interdiction totale qui s’étendait à tous les établissements scolaires palestiniens ! Daoud n’a pas eu le temps de nous parler de la situation dans les écoles. D’ailleurs, le pauvre, il s’est éclipsé sitôt après nous avoir installés dans la salle. Il devait aller accueillir un autre groupe d’internationaux venus, comme nous, voir de leurs propres yeux ce qui se passe ici. Nous sommes sciés par la perversité des dernières décisions israéliennes en matière d’instruction. Particulièrement Tanguy et Anne-Claire qui ressentent dans toutes leurs fibres d’enseignants ce que cela représente comme manipulation, enfermement, négation de la personne, de sa culture. On voudrait encore une fois se pincer, se réveiller et se dire que ce n’était qu’un mauvais rêve. Mais les conférenciers ont l’air de tout sauf de guignols ou d’agitateurs. Ce sont des enseignants, des directeurs d’école, des représentants de parents d’élèves.

Le quatrième intervenant est un homme au visage rond. Chez nous, il serait probablement le syndicaliste de la bande : il parle avec passion et postillonne tellement dans le micro qu’un de ses voisins finit par lui faire parvenir une petite note griffonnée. Sans aucun doute une invitation à respirer et se calmer, car il sourit et baisse aussitôt d’un ton. « La circulaire israélienne qui, depuis janvier 2011, interdit aux écoles de Jérusalem de se procurer les manuels scolaires auprès d’organismes autres qu’israéliens n’a d’autre but que de détruire la conscience des étudiants palestiniens. Cette directive vise l’identité, la mémoire, l’histoire du peuple palestinien. Il ne s’agit pas d’un acte banal ou superficiel, mais d’une guerre en règle lancée par la Knesset contre l’enseignement palestinien. Ceci ne fait qu’alourdir les problèmes aigus que nous rencontrons déjà : la pénurie d’écoles (il en faudrait 20 de plus pour pouvoir offrir un enseignement décent à tous les enfants de Jérusalem), les discussions sans fin que nous avons avec les propriétaires des bâtiments scolaires en raison de l’absence de financement et du fait que les loyers n’ont plus été payés par l’Autorité palestinienne depuis un moment…  »

Discours "syndical" (traduction anglaise)
IMG/mp3/R09_0003_-_ME_6_-_CP_Jerusalem_3anglais.mp3


Le dernier intervenant que nous écoutons est directeur d’école : « La question de l’enseignement est cruciale, car elle prépare les Palestiniens à la vie moderne. Ils devraient pouvoir apporter des changements qualitatifs de même envergure que ce que les enfants israéliens pourront apporter plus tard, grâce à l’éducation qu’ils auront reçue. Les écoles, l’Autorité palestinienne, les musulmans et les chrétiens responsables ont réellement intérêt à s’unir pour pouvoir traiter de façon valable tous les problèmes que nous allons être amenés à traiter… » [7]

La dame qui a lancé la conférence remercie les différents intervenants. Nous devons partir. De toute façon, il semblerait qu’un échange de questions-réponses commence avec les journalistes présents, dans lequel l’interprète n’aura plus aucune chance de nous faire comprendre les différents arguments avancés. Nous lui faisons un signe de remerciement et nous nous éclipsons discrètement.

Nous n’avons pas le temps de partager nos impressions sur ce que nous venons d’apprendre. Il faut que l’on se presse. Vite, manger un morceau, retourner à l’auberge récupérer nos sacs et puis, prendre le bus qui nous amènera à notre second grand rendez-vous : Al-Arroub, où nous attendent "nos" jeunes réfugiés. En fait, nous ne connaissons d’eux que leurs prénoms, en particulier celui de Hassan qui a répondu au petit jeu de devinette "qui-est-qui ?" que nous leur avions envoyé par e-mail avant notre départ : "Essayez donc d’associer nos photos aux descriptions anonymes que nous avons faites de nous". Il ne s’est pas mal débrouillé, et on compte bien l’en féliciter !

Nous redescendons vers la Porte de Damas. Près de la gare routière, nous déjeunons de falafels (de frites aussi, mais loin d’être frites !) dans un boui-boui où nous sommes accueillis, une fois de plus, avec une vraie gentillesse. Course ensuite jusqu’à l’auberge de jeunesse, où nous attrapons nos sacs, que nous traînons jusqu’à l’arrêt du bus 124. Grosse frustration : nous n’avons pas pu dire au revoir à Daoud. Heureusement que nous savons que nous le reverrons après notre séjour au camp d’Al-Arroub !

Arrivée et installation au camp de réfugiés de Al-Arroub

Un petit quart d’heure plus tard, nous sommes devant le checkpoint de Bethléem et le fameux "mur de l’apartheid" que nous allons devoir traverser. Une construction en béton en bout de route : tout le monde descend, le bus fait demi-tour, repart vers Jérusalem. Nous nous attendions au pire ou, à tout le moins, à devoir attendre pendant un temps certain, voir et entendre des soldats jeter des ordres, bousculer les gens (nous avons lu le compte-rendu du voyage du groupe Taayoush 2009). Mais nous passons sans problème ; le lieu silencieux semble vide, sans vie.

(détail carte)

Ce ne sera pas le cas pour les travailleurs qui rentreront chez eux dans une heure ou deux, nous dit au téléphone Martine, la bénévole belge avec qui Tanguy et Anne-Claire ont arrangé notre séjour à Al-Arroub et qui, c’est confirmé, nous attend bien de l’autre côté.

Une fois passés les barrières, les contrôles, les portes-tourniquets et autres couloirs grillagés, nous nous retrouvons au milieu de marchands ambulants qui nous saluent, ahlan wa sahlan, bienvenue !, et nous invitent à regarder leurs étals. Nous sommes un peu perdus. Il y a des dizaines de taxis et de voitures privées parqués sans aucun ordre : comment manoeuvrer dans un si petit espace ? Tous, ils attendent de mener ou de ramener leurs passagers, famille, amis, visiteurs vers Bethléem et ses alentours [8].

Mais voici Martine, quel bonheur ! Tanguy et Anne-Claire l’embrassent chaleureusement : deux ans sans se voir quand même ! Nous la saluons et nous répartissons dans deux taxis qui vont nous conduire à travers la campagne jusqu’au camp de réfugiés de Al-Arroub. Nous voici donc de l’autre côté du mur, "enfermés avec les Palestiniens" pour 10 jours… Par les fenêtres, nous nous remplissons les yeux de nos premières images de la Palestine occupée, aussi appelée Cisjordanie, ou de façon euphémique (par les Israéliens) "les Territoires".

Quelque 20 minutes plus tard, nos taxis bifurquent sur la gauche, quittent la route principale Bethléem-Hébron et pénètrent lentement dans le camp. La "grand-rue" est étroite, sans réels trottoirs et bordée de petites échoppes ouvertes sur l’extérieur : marchands de fruits et légumes, poulets et bonbons, barbier, réparation, … visiblement que du strict nécessaire. Il y a des dizaines d’enfants de tous âges, tous plus curieux les uns que les autres de voir des visages inconnus débarquer chez eux. En effet, nous explique Martine, peu d’étrangers viennent à Al-Arroub (contrairement au camp d’Aida où le groupe Taayoush a séjourné en 2009). Tout d’un coup, Anne-Claire qui regardait par la fenêtre, crie au chauffeur de s’arrêter, stop, stop ! « It’s my friend ! It’s Tareq, my friend !... » Elle vient de reconnaître un des jeunes rencontrés deux ans auparavant à Aida. Elle sort du taxi sans attendre qu’il se soit immobilisé, elle est tellement heureuse de le retrouver !

Quand ils se sont dit au revoir, aucun d’eux ne savait s’ils se reverraient un jour. Et il est là, devant elle, avec le même merveilleux sourire, les mêmes étincelles dans les yeux. Avec, en plus, un gamin de deux ans dans les bras, le petit Watan (‘Patrie’ en arabe), dont elle n’avait vu que la photo jusqu’alors, un bambin aux yeux noirs et aux joues comme deux pommes mûres. Elle embrasse Tareq, comme cela en plein milieu de la rue, et ne pense qu’après coup que, peut-être, c’est gênant pour lui, que cela ne se fait pas, que les femmes ne sont pas censées, etc... Tant pis ! Elle remonte dans le taxi, fait de la place à son ami Tareq, qu’elle ne quitte pas des yeux.

En fait, l’appartement où tout le groupe va loger est à deux pas. Une horde de gosses nous accueillent et se disputent pour nous aider à porter nos sacs à dos jusqu’au porche. Un grand gars tout maigre est là aussi, des mini-pointes de gel dans les cheveux et un sourire incroyable. C’est Abed, l’un des jeunes avec qui nous avons rendez-vous pour le projet. Il se montre dès le départ extrêmement gentil et drôle, et le restera tout au long de notre séjour à Al-Arroub. C’est Tareq qui nous a déniché cet endroit, après pas mal de recherches. Il s’agit du rez-de-chaussée d’un immeuble. Les travaux d’aménagement sont à peu près terminés. Noah, le frère de Youssef aurait dû y habiter après son mariage mais, pour certaines raisons, Noah ne s’est finalement pas marié et habite à l’étage avec sa vieille maman et le restant de la famille.

Youssef nous ouvre la porte. Elle est assez lourde, presque blindée, et il y a des grillages à toutes les fenêtres ; ça nous semble un peu étrange... Dans une première pièce à notre droite, une pile de matelas et de couvertures. Au fond, dans la cuisine, le strict nécessaire, dont les fameuses casseroles à fond plat dans lesquelles tout le monde mange en même temps. Une salle de bain, deux WC (dont un à pédales, c’est clair qu’on l’évitera), une seconde pièce qui servira de chambre aussi et un mini-séjour.

Une terrasse donne sur un jardinet qui aurait bien besoin qu’on l’entretienne un peu. Au fond, mangé par les mauvaises herbes, il y a un amandier (en triste état) et sur le rocher à gauche, un figuier de barbarie (qui vaudra à Paul le Gourmand mille picots impossibles à retirer des doigts !). Vue sur l’arrière des bâtiments de l’école des filles. Youssef nous demande si c’est bien. « Yes ! It is ! It’s great, Thank you so much ! Choukran jazilan ! »

« Coucou !... C’est moi !... ». Une petite voix pleine de soleil : Sandra nous a rejoints. Tanguy et Anne-Claire lui font une fête. Ils nous la présentent. Apparemment, elle n’a pas changé, leur petite Brésilienne : toujours aussi minuscule, toujours aussi souriante, toujours aussi occupée. Toujours là aussi, malgré les tracasseries : cela fait trois ans maintenant qu’elle travaille en bénévole à Bethléem et dans les camps alentours. Elle est actuellement en attente d’un nouveau visa... en d’autres termes pas vraiment supposée être ici, en Palestine occupée. Si elle se fait contrôler par les militaires, ça risque de lui coûter cher. « Mais si l’on donne trop de place à sa peur, on ne fait plus rien. », dit-elle en secouant sa petite queue de cheval. Daoud disait la même chose, non ? Sandra espère simplement que les autorités israéliennes finiront par lui donner ses papiers cette fois-ci encore.

Elle est manifestement heureuse de retrouver Tanguy et Anne-Claire. Deux ans sans se voir, et c’est comme si c’était hier ! Bien sûr, il y a eu un échange de mails pour préparer le projet avec Tareq, trouver un endroit où installer le groupe, mais quel bonheur de se revoir, de pouvoir se serrer dans les bras, se regarder dans les yeux, se sourire ! Papote, papote et papote de retrouvailles. Pendant ce temps, nous (les jeunes :-)) nous sommes répartis dans les deux chambres, avons installé matelas, sacs de couchage et couvertures. Sandra propose maintenant de répondre à toutes les questions que nous nous posons à propos de "notre nouvel environnement" et de nous faire un petit topo du camp, de ses habitants, des habitudes, us et coutumes à respecter, avant que nous n’allions faire nos premiers pas au-dehors.


(détail carte)

« Le camp d’Al-Arroub date de 1949. Il se trouve à 15km au sud de Bethléem, sur la route de Hébron, et est le plus petit des camps de réfugiés en Cisjordanie, avec une superficie de 0,24 km². Comme les autres camps palestiniens, il a été mis sur pied par l’UNRWA sur un terrain loué au gouvernement jordanien. Ses habitants proviennent de 33 villages de la Palestine mandataire [9], principalement dans les régions de Ramleh, Hébron et Gaza, villages dont ils ont été chassés par les soldats israéliens. Comme tous les réfugiés, ils ont d’abord habité dans des tentes, puis l’UNRWA a entrepris de construire des habitations en dur. Rien de luxueux, comme vous le verrez : les constructions sont assez sommaires. La plupart ont l’eau courante et l’électricité (distribuées gratuitement par l’UNRWA), mais certaines ne sont pas reliés au système d’égouts. »

Sandra nous dit qu’il y a près de 10.500 réfugiés qui vivent à Al-Arroub, dont 43% ont moins de 14 ans et 20% ont entre 15 et 24 ans. Il y a trois écoles, toutes surpeuplées, un centre de santé de l’UNRWA, un centre EJE pour les enfants [10] et un centre pour les femmes [11] qui tous deux mettent sur pied des activités ludiques et culturelles ainsi que des formations.

« Les principales difficultés que rencontrent les habitants du camp sont le chômage (30% des gens sont sans emploi, la cause en étant qu’il leur est de plus en plus difficile de trouver un emploi sur le marché du travail israélien) et les tensions créées par les incursions fréquentes des militaires israéliens. »

« Je ne sais pas exactement ce qu’Anne-Claire et Tanguy vous ont dit de leur expérience dans le camp de Aïda, mais sachez qu’Al-Arroub est différent : il y a peu de visiteurs étrangers et la population ici est sans aucun doute plus traditionnelle. Il faut donc éviter de choquer, veiller à respecter une certaine distance. Ne pas, par exemple, tendre la main à un homme pour lui dire bonjour, surtout si l’on est une fille ; éviter les tenues découvertes (pas de T-shirts décolletés pour les femmes, pas de shorts pour les hommes). Concernant les relations avec les jeunes du camp : il faut savoir que les garçons d’ici sont souvent plus naïfs que ceux que vous avez l’habitude de rencontrer en Belgique et qu’ils risquent de tomber facilement amoureux. D’autre part, l’image qu’ils ont des jeunes femmes occidentales leur vient de films et séries américaines : "filles faciles". Et donc, si "rapprochement" il y a, il faut refuser, dire qu’on a un copain/fiancé en Belgique, bref être claires à ce sujet. En ce qui concerne la sécurité, il faut éviter de se promener dans le camp : si vous sortez, il faut toujours marcher d’un bon pas lorsque vous vous rendez d’un endroit à l’autre. De toute façon, il n’y a pas grand chose à voir, aucune vitrine à lécher ! Evitez de circuler seul·e. Autre chose encore : il ne faut pas vous offusquer des regards parfois insistants que les gens du camp pourraient vous jeter. Ce n’est que de la curiosité, de l’étonnement. Il y a de fortes chances pour qu’ils se demandent ce que vous, Occidentaux, venez faire dans leur “merdier“ »

« Al-Arroub se trouve juste à côté de la route 60 qui relie Jérusalem à Hébron. Il y a deux entrées au camp, qui sont toutes deux contrôlées par des soldats israéliens. Elles peuvent être fermées arbitrairement, c’est-à-dire sans aucune raison autre que le caprice des soldats. Ca peut-être ennuyeux si on doit justement sortir du camp, pour aller travailler ou aller à l’école (il y a une école supérieure d’agronomie juste de l’autre côté de la route) ou, en ce qui vous concerne, pour aller vous promener ou visiter les alentours. Ces soldats, miradors, jeeps et grillages, sont là officiellement pour assurer la sécurité des colons qui utilisent la route 60 pour se rendre dans les colonies du bloc de Goush Etzion [12]. »

« Vous le savez, toutes ces colonies sont illégales au regard du droit international. Les colons ne devraient donc pas se trouver là... Néanmoins ce sont les Palestiniens qui sont punis, par exemple en se voyant privés de leur droit à la mobilité. Les soldats israéliens ne restent pas qu’aux entrées du camp. Ils font de fréquentes incursions dans le camp, particulièrement le vendredi lors de la prière : ils lancent des bombes fumigènes ou lacrymogènes dans la mosquée, par pure provocation ou parce qu’ils s’ennuient [13]. Il leur arrive de débarquer la nuit dans les maisons pour procéder à des arrestations, souvent sans aucun motif. C’est un cercle vicieux : leur présence dans les rues du camp a un effet immédiat sur les plus jeunes, qui réagissent en leur lançant des pierres. Du coup, les soldats tirent dans leur direction, lancent des bombes lacrymogènes et/ou assourdissantes et, la nuit qui suit, ils viennent arrêter les jeunes chez eux pour avoir lancé des pierres. Ce ne sont parfois encore que des enfants de dix, onze ans. Ils les emmènent en prison sans que les parents puissent savoir pour combien de temps. »

A la question de Laurie, Sandra répond que oui, certains Palestiniens ont des armes, de vieilles pétoires, qu’ils évitent d’utiliser vu que les représailles s’abattront sur tout le monde dans le camp, hommes, femmes, enfants, vieillards. Elle ajoute que, au cas où des gosses nous jetteraient des pierres (par jeu ou par provocation), « le mieux est de rester calmes et de leur dire "khalas !" ("ça suffit"), sèchement mais sans s’énerver. »

Voilà, c’est tout pour l’instant. Si nous avons d’autres questions, qu’on n’hésite pas à les leur poser, à elle et à Martine. Tout le monde se met en route vers le centre EJE où nous attendent trois de "nos" jeunes : Baha, Mohamed, Hassan, avec Tareq. Nous rencontrons brièvement Nِidal, le directeur, qui nous donne une idée des différentes activités que le centre organise pour les enfants du camp et nous informe que le centre participera le surlendemain à un Festival de marionnettes à Hébron, auquel nous sommes les bienvenus si nous le souhaitons. Nous faisons aussi la connaissance de Samaher, qui coordonne les activités du centre, et de Sarah, la jeune femme de Tareq, qui semble rassurée (elle se demandait qui pouvait bien être cette Anne-Claire dont son mari parle tant et avec tellement de plaisir. Rien de dangereux à l’horizon ;-)).

Retour ensuite "à la maison". Sandra et Martine nous proposent quelques pistes pour l’organisation de la semaine. Vendredi, nous irions tous ensemble avec les jeunes du camp en excursion jusqu’au monastère Mar Saba (ou laure de Saint-Sabas), un monastère orthodoxe situé dans le désert de Judée à quelques kilomètres de Bethléem. Nous partirions en minibus et organiserions un barbecue sur place. Dimanche serait notre journée Hébron. Les jeunes du camp ne nous y accompagneraient pas (en fait ils sont en pleine session d’examens !). Lundi, nous participerions à un atelier cuisine avec les femmes de Aïda où nous apprendrions à cuisiner un makloubéh (plat "à l’envers" typiquement arabe) que nous dégusterions ensuite. Il y aurait aussi moyen de rencontrer les étudiants de la ferme-école d’à côté et d’animer des ateliers avec les enfants qui fréquentent le centre EJE (Education, Jeux et Enfance) du camp un ou deux après-midi (l’école se termine assez tôt dans la journée et les enfants sont livrés à eux-mêmes), à nous de voir… Et, comme il est de coutume ici lorsqu’on parle de l’avenir - jamais certain - : inch’allah !

Nous sommes quatre à aller ensuite faire nos premiers achats alimentaires dans une échoppe tenue par un ami de Tareq. Il faut de tout, sauf du sucre, du café et du thé (denrées presque aussi saintes que nos vins !), car il y en a encore dans la cuisine. Puis, préparation du repas du soir, madjadara (riz aux lentilles, oignons frits et tomates) et thé à la menthe.

Première soirée avec "nos" trois premiers jeunes du camp : Baha, Mohamed et Hassan (qu’on félicite pour ses réponses à notre devinette - il sourit, modeste : il s’est fait aider !). Nous sommes tous un peu intimidés. On se cherche dans un anglais approximatif et se raconte déjà : l’âge qu’on a, les études qu’on fait, la musique qu’on aime. Finalement, nous sortons nos guitares et leur montrons des accords faciles. Petit cours improvisé. Un peu plus tard, Tareq revient avec un ami, Bassam, un inconditionnel de la chicha qui fait tousser aux larmes ceux qui s’y essaient pour la première fois. Nous sommes noyés dans un nuage de fumée, mais comment reprocher à Bassam de l’avoir apportée ? C’est l’instrument même de la convivialité ici ! La soirée se termine donc dans des effluves de chicha et des éclats de voix, avant un sommeil réparateur.

Lire la suite du voyage


[1Pour plus d’infos, voir les sites suivants : www.sheikhjarrah.com et www.coalitionforjerusalem.org ainsi que le site d’OCHA.

[2Lire l’article "Jérusalem confisquée".

[3Voir quelques vidéos de 2009 sur la famille Al-Kurd et les expulsions à Sheikh Jarrah.

[4La résistance se poursuit à Sheikh Jarrah, avec les manifestations du vendredi (voir par exemple celle du 4 mars 2011), et surtout la Marche de Solidarité pour une Palestine independante du 15 Juillet 2011, où plus de 3.000 Israéliens et Palestiniens ont défilé pacifiquement entre la Porte de Jaffa et le quartier de Sheikh Jarrah. Voir aussi le mouvement Sheikh Jarrah Solidarity,

[5Lire l’article "La présence palestinienne à Jérusalem", par Elias Sanbar.

[7Voir par ailleurs la polémique suscitée par le mention de la Nakba dans un manuel scolaire français : articles de Marie Kostrz (Rue89) et de Dominique Vidal (Monde Diplomatique).

[8Ces véhicules ont une plaque d’immatriculation verte qui ne leur permet pas de circuler à Jérusalem et en Israël.

[9Territoire sous mandat britannique de 1922 à 1947 (avant le plan de partage de l’ONU), regroupant ce qui correspond aujourd’hui à Israël, la bande de Gaza et la Cisjordanie.

[10EJE est l’association palestinienne Les Enfants, le Jeu et l’Education dont l’objectif est de « faire grandir les enfants en humanité ».

[11Voir une petite démonstration de dabkeh (danse traditionnelle) au centre pour les femmes.

[12Voir carte ci-dessus : la route 60 relie Jérusalem à Hébron en passant par le bloc des 22 colonies juives de Goush Etzion dans lequel résident aujourd’hui près de 60.000 colons. La première tentative de colonisation juive dans la région date de 1927 et était le fait de religieux juifs yéménites. Ceux-ci furent recueillis par les habitants du village arabe voisin de Beit Ummar lors des révoltes palestiniennes de 1929. En 1932, il y eut une seconde tentative d’établir un kibboutz (Kfar Etzion), contrecarrée par les révoltes arabes de 1936-1939. Nouvel essai de colonisation dès 1943. Au début de la guerre israélo-arabe de 1947-1949, il y avait 450 résidents sur 20km², dont plusieurs dizaines, restés sur place pour défendre le kibboutz, furent tués par les forces arabes le 13 mai 1948. Après la guerre des Six-Jours (1967), la reconstruction du bloc de Goush Etzion commença par le rétablissement du kibboutz de Kfar Etzion, le plus proche du camp d’Al-Arroub.

[13Voir le récit du vendredi 8 avril.


Documents joints

PDF - 397.3 ko
PDF - 397.3 ko