Jeudi 7 avril 2011 : Le camp de réfugiés de Al-Arroub

mercredi 26 octobre 2011
popularité : 11%

Premier réveil et premier petit déjeuner dans ce camp où nous resterons jusqu’à jeudi prochain. Nous ne pourrons rencontrer le groupe de jeunes avec qui partager notre projet d’échange que dans l’après-midi, lorsqu’ils auront fini leurs cours. Et donc, ce matin, sur les conseils de Martine et Sandra, nous traversons la route 60 qui longe le camp pour aller faire un petit tour de reconnaissance du côté du lycée agricole. Il fait beau, l’air et doux, enfin un temps de vacances...

Nous suivons un chemin de terre au bord duquel trois hommes plutôt âgés sont assis à l’ombre d’un figuier et prennent un verre de thé bien mérité. Nous les saluons, ils nous répondent, un peu étonnés - qui sommes nous ? Que font là des jeunes Européens ?

Nous passerions bien outre, mais Anne-Claire, qui a la fibre communicante et connaît trois mots d’arabe, s’est arrêtée. Comme elle a l’air de commencer une conversation avec eux, nous nous rapprochons. Tout de suite, ils proposent de nous offrir un verre de thé. Nous déclinons l’offre, prétextant que nous voudrions aller voir jusqu’à l’école, mais que peut-être au retour... Oui, nous sommes sur le bon chemin : c’est tout droit, puis à gauche. Anne-Claire leur demande ce qu’ils font là, s’ils habitent là. Non. Mais ils travaillent à la ferme dont nous voyons les bâtiments derrière eux. Sommes-nous intéressés de la visiter ? Bien sûr.

Nous les suivons au travers d’herbes folles et de déchets de construction. Ou plutôt de destruction : ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi personne n’habite plus là... La ferme est en ruine, le toit effondré à plusieurs endroits, oeuvre de l’armée israélienne. Dans un enclos, des chèvres aux longues oreilles ; à côté, de la volaille et quelques moutons. Dans ce qui fut une grange, un tracteur bien rouillé, le seul qui leur reste pour les travaux dans les champs. Un quatrième homme s’est joint à nous. Il connaît un peu d’anglais et nous explique la situation. Nous ne pouvons nous empêcher de noter la douceur avec laquelle tous ces gens s’expriment, alors qu’on leur a littéralement tout pris. Nous leur expliquons ce que nous sommes venus faire en Palestine : regarder, entendre, et puis témoigner chez nous. Cela les émerveille et les touche. Anne-Claire leur demande s’ils sont intéressés par une interview future. Cela déclenche chez eux un réel enthousiasme : ce n’est pas tout les jours que les passants de la route 60 se préoccupent d’eux !

Pendant qu’Anne-Claire, Caroline, Marie-Gaëlle et Laurie continuent la papote, Margot, Paul, Sébastien et Tanguy ont suivi un des fermiers qui leur a proposé d’aller voir "le musée". Dans leur sillage, Natalia qui, décidément, ne se fait pas au soleil de Palestine et est trop heureuse de pouvoir se mettre un peu à l’ombre. En chemin, leur guide les informe que le musée est sponsorisé par la Grèce, tout comme de nombreux bâtiments en Cisjordanie. « Vous allez voir », leur dit-il, très fier,« nous avons fait une très belle collection des insectes de la région. »

A l’entrée, le responsable du musée salue le petit groupe et se propose tout de suite de leur expliquer ce qu’ils voient. Il est adorable, se démène vraiment dans son tout petit anglais pour faire honneur aux visiteurs. En fait de musée, il s’agit d’une seule salle, dans laquelle des mallettes d’insectes sont empilées. Seules les pièces rares sont exposées dans des vitrines. Margot, qui s’y connaît un peu, s’émerveille devant la richesse de la collection et devant les différentes sortes de scarabées, papillons et fourmis rassemblés là. « Les insectes », dit le guide, « viennent pour la plupart de la région ou sont échangés avec d’autres musées internationaux  ». Il leur montre ensuite différents pièges à lampes colorées, de véritables constructions qui ont été mises au point ici pour attraper les insectes. « Chaque type d’insecte », explique-t-il, « est attiré par une certaine couleur. » Impressionnant...

Enfin, il les emmène dans un petit couloir où sont rangés les différents pesticides et insecticides utilisés par les élèves de l’école voisine. Tous des produits naturels, inventés et fabriqués sur place. Les Palestiniens n’ont en effet pas le droit d’utiliser des pesticides ou engrais chimiques. Impossible de les faire passer aux checkpoints : pour les Israéliens, ces produits ne peuvent évidemment servir qu’à la fabrication de bombes... Donc c’est la débrouille et la créativité. Et c’est tout bénéfice pour la planète. Tanguy, qui est vert jusqu’au bout des orteils, est aux anges : hé mais, c’est super écolo !

La visite est terminée. Tout le monde est enchanté (sauf Natalia qui a les insectes en sainte horreur). Mais, à vrai dire, ce qui frappe les petits Belges tout juste débarqués en territoire occupé, c’est la gentillesse de ces hommes, le respect immense qu’ils leur témoignent. Nous ne sommes pourtant personne de particulier, juste des étudiants et deux profs... Tout cela est tellement éloigné de l’image véhiculée chez nous : les Palestiniens, des Arabes sont tous de (potentiels) terroristes...


Nous continuons la promenade qui nous mène effectivement jusqu’au lycée. Nous entendons des rires et des discussions, ce doit être l’intercours, mais nous n’avons pas l’énergie d’aller "affronter" des étudiants maintenant. D’après les quelques brides de conversations que Caroline a pu percevoir, nous étions l’objet de toute leur attention et de leur curiosité, comme des singes au zoo, signe que les internationaux ne sont pas très communs dans le coin. Tanguy et Sandra nous avait prévenus.

Nous passons devant une grange pleine de foin, puis devant des étables. Là, des jeunes filles en bottes et foulard travaillent : nettoyage au tuyau d’arrosage, balayage. On leur fait signe ; elles nous répondent puis nous font signe de nous rapprocher. A ce moment-là, un homme, apparemment leur professeur arrive. Nous sommes les bienvenus, bien sûr. Les jeunes filles sont tout excitées par notre visite. Elles nous montrent les jeunes veaux, qui sont mignons à croquer, nous expliquent en quoi consiste leur travail. Nous papotons avec elles dans un en sabir anglais et avec l’aide d’Hanna qui n’a pas tout oublié de son arabe natal : c’est alors que nous nous rendons compte que, bien que la langue qui diffère, leurs livres de chimie sont identiques aux nôtres ! Et que le prof de chimie est une femme ! Dire que certains croient que les Arabes sont de simples blêdards et que leurs femmes sont juste là pour se taire !.

Pendant ce temps, Anne-Claire et Tanguy se sont mis d’accord avec les professeurs pour que nous puissions revenir et rencontrer plus officiellement des étudiants. [1] Nous repartons mais sommes très vite rejoints par un groupe d’étudiantes de notre âge, toutes en uniformes (pantalon bleu, tablier de vichy bleu, et foulards), pas mal délurées, qui nous embarquent dans une visite de "leur jardin" : des plantations de jeunes pousses de différentes sortes de légumes et fleurs puis, plus loin, des pelouses plantées d’arbustes et de fleurs. C’est joli, coquet, inattendu. Elles sont très fières de nous montrer le résultat de leur travail. On finit par faire une photo de groupe, et après avoir mêlé nos noms au bic sur une large tranche d’arbre qui fait office de table, nous les quittons. Devant la ferme, il n’y a plus personne. Les hommes sont retournés travailler dans les champs. Nous les apercevons au loin, et leur faisons signe au revoir. Ils nous répondent joyeusement. Nous retournons vers Al-Arroub au milieu d’un tas d’enfants. Les cours sont finis pour aujourd’hui. Chacun rentre chez soi, à pied ou en bus.

Repas de midi, vaisselle. Nous retournons ensuite au centre EJE où Samaher nous attend. Nous nous mettons d’accord avec elle pour venir animer des activités avec les enfants, mardi et mercredi après-midi. Nous aurons deux groupes différents, nous explique-t-elle, l’un de vingt enfants et l’autre de trente. Ce serait bien d’imaginer des activités physiques aussi, pas seulement du bricolage ou de la peinture : ces enfants ont besoin de bouger, la plupart ont du mal à rester en place. Et, propose-t-elle, on pourrait terminer les activités par une projection des petits films que les enfants ont réalisés pendant des ateliers précédents. Elle nous invite d’ailleurs à entrer dans une des petites classes où pendent toute une série de marionnettes. Ce sont les mamans des enfants du centre qui les ont fabriquées et ont cousu les petits costumes. Ces marionnettes sont utilisées par les enfants, qui inventent les histoires tous ensemble et les jouent devant d’autres, mais aussi par les animateurs et animatrices du centre, afin de sensibiliser les mères et les enfants aux questions d’hygiène, de communication non violente, de respect d’autrui et de l’environnment, etc.

Visite du camp avec "nos" jeunes

Bang-bang à la porte : un jeune entre dans la classe, suivi d’un deuxième, puis d’un troisième... Ce sont "nos" jeunes Palestiniens au grand complet. Au total, 8 garçons et 4 filles. Ils nous saluent, intimidés, et cherchent où se mettre au fur et à mesure de leur arrivée. Samaher suggère sagement que l’on sorte tous dans la salle centrale avant d’étouffer ! Nous voici toujours en deux groupes séparés, debout ou assis sur les petites chaises en bois des enfants. On se regarde, on se sourit, se salue d’un petit geste de la tête ou de la main, les épaules un peu rentrées, curiosité et timidité mêlées. Puis, l’un d’eux sort du bois. C’est Hashem, grand, musclé, très beau et visiblement plus à l’aise avec un public que tous ses copains réunis. Il prend les choses en mains et propose en anglais que l’un ou l’autre lance des idées d’activités pour briser la glace. Anne-Claire fait éclater les deux groupes, met tout le monde en cercle et c’est parti ! Sur un rythme donné en frappant dans les mains, on joue à "Pierre - Paul", histoire de donner son nom et d’essayer de retenir celui des autres. Puis, Hashem trouve un ballon. Celui qui le réceptionne donne à nouveau son nom, cite une chose qu’il aime, puis fait de même pour celui ou celle qui vient de lui relancer la balle. Facile, sauf qu’ici les noms arabes et européens sont un défi pour les uns et les autres ! Chacun prend peu à peu ses marques au milieu d’éclats de rires et d’encouragements quand la mémoire fait défaut ou quand la prononciation est vraiment trop comique. On a déjà moins peur les uns des autres, rire ensemble, ça aide !

Au bout de quelque temps, les jeunes Palestiniens entraînent tout le groupe pour un tour de découverte du camp. Anne-Claire s’est éclipsée pour aller faire plus ample connaissance avec Sarah et papoter avec Tareq dans son nouveau "chez-lui". [2] Sarah voudrait la faire s’asseoir dans le beau salon, réservé aux visites et invités (organisation traditionnelle des maisons orientales !), mais Anne-Claire la suit de la chambre à la cuisine et retour.

De leur côté, Tanguy et les autres s’essaient à de premiers échanges anglo-arabo-franco-manuels tout en traversant le camp. Hashem et ses compagnons leur montrent les premières maisons du camp qui datent de 1948. Là, plus récentes, l’école des garçons, et, un peu plus loin, celle des filles, toutes deux blanches et bleues, aux couleurs de l’UNRWA.

Très vite, les Belges notent qu’il y a une très nette séparation entre les filles et les garçons palestiniens qui se déplacent à distance les uns des autres. C’est un peu dur à accepter lorsqu’on a grandi dans un univers mixte. Mais, se disent-ils, cela permet sans doute d’éviter que des ragots de toutes sortes naissent et se répandent à l’encontre des jeunes filles. Al-Arroub est comme un village, explique l’une d’elles, où tout se sait, que ce soit en bien ou en mal. Aussi les filles restent-elles ensemble. Elles sont très discrètes sous leurs foulards colorés. Elles papotent surtout en arabe avec Caroline. Marie-Gaëlle et Margot essaient de suivre en lui mendiant des bouts de traductions, mais cela devient vite difficile. Les garçons, eux, sont bavards, surtout Hashem qui parle anglais avec pas mal d’aisance.

Au programme de la visite : le stade en construction, la coupole dorée de la mosquée, la piscine romaine. Celle-ci était utilisée comme réservoir d’eau, mais, nous disent-ils sobrement, il y a eu des’ soucis’ avec les autorités israéliennes [3]. Du coup, c’est devenu une soupe verte infâme où flottent de nombreux détritus.

Nous sortons vers la campagne : champs, vergers (dégustation d’amandes vertes - Natalia n’est pas convaincue par leur goût pourtant délicieusement sûret et très rafraîchissant) et alignements de ceps de vignes, murets en pierre du pays, collines étagées... Que cette nature est magnifique ! Coup de canif dans le romantisme bucolique : Hashem nous dit que les constructions que nous apercevons à petite distance sont des colonies israéliennes. Illégales, il nous le rappelle. Elles sont toutes perchées sur le sommet des collines et dominent le paysage... Ici, le cimetière musulman.

Nous passons aussi par un puits, prêt à l’emploi sauf que les autorités israéliennes ont interdit aux Palestiniens d’utiliser ces sources d’eau. Quand on leur demande pourquoi, les jeunes du camp nous disent que, fort probablement, comme ça a été le cas dans d’autres endroits, cette eau sera un jour ou l’autre réquisitionnée pour l’une ou l’autre des colonies qui entourent Al-Arroub... [4]

Nous sortons du camp et entrons dans une sorte de banlieue où de nombreuses maisons d’aspect luxueux sont en construction. Comme nous nous étonnons, vu que la pauvreté règne clairement dans le camp-même, Hashem nous explique que certains réfugiés qui ont un travail bien payé ou de la famille à l’étranger ont pu s’acheter un terrain pour y construire leur propre maison. Autrefois, les habitants du camp pensaient qu’en construisant une maison à l’extérieur du camp ils perdraient leur statut de réfugié et donc leur droit au retour dans leur village et maison d’origine. Une sorte de trahison pour tous ceux qui sont obligés de vivre dans des camps depuis 1948 ou 1967... Mais leurs doutes ont, semble-t-il, été levés par des juristes, et dès lors un certain nombre d’habitants du camp (les plus riches, sans doute), assurés de ne pas perdre leur fameux droit au retour, ont récemment acheté des terrains voisins aux paysans du coin pour y bâtir une maison.

Au loin, nous apercevons un grand bâtiment blanc, perché au sommet d’une colline. Serait-ce un temple, un entrepôt, une base militaire ? Rien de tout cela : nos jeunes guides nous expliquent qu’il s’agit d’un centre commercial israélien, construit juste à côté du bloc de colonies de Goush Etzion. Comble du cynisme, ce "mall" propose des produits à bas prix et est accessible aux Palestiniens, ce qui fait que même des habitants d’Al-Arroub vont y faire leurs courses ! En s’attirant, on le comprend, les foudres de leurs compatriotes, car ici la résistance c’est d’abord d’"acheter palestinien", lorsque c’est possible.

Nous redescendons la colline et passons par le checkpoint situé près de chez Hashem pour revenir dans le camp. Sur les toits des maisons, il y a de nombreuses citernes. Les Palestiniens y stockent l’eau de pluie, au cas où les Israéliens couperaient l’eau, ce qui n’est pas rare. Plic, ploc, plic, ploc… Mais, de l’eau coule de certaines de ces citernes ?!? Oui, nous expliquent les jeunes d’Al-Arroub, il arrive souvent que les soldats tirent dessus, pour rien, se distraire un peu, s’amuser. Pour s’amuser ?... Oui. Il ne faut pas oublier qu’ils ont à peu près notre âge, ces miliciens. Ce sont de grands adolescents, quoi. A qui on a mis dans le crâne que, de toute façon, tous les Palestiniens sont des terroristes… Dangereux cocktail. [5]

Fin de la balade. Chacun rentre chez soi. Nous partons faire nos courses et préparons le repas. Ce soir nous avons rendez-vous avec toute la bande ici, enfin presque : les filles qui font partie du projet ne seront pas là, et d’ailleurs ne viendront plus les jours suivants non plus. Elles n’ont pas le droit de sortir de chez elles le soir, même si c’est pour se joindre à nous. [6]

Notre appartement est plein comme un œuf. Non seulement tous "nos" jeunes sont là (sans les filles, c’est bien dommage !) mais aussi d’autres habitants du camp (et même de plus loin) qui ont entendu parler de nous (tam-tam !). Ceux-là ont postposé leur retour chez eux après leur journée de travail et parfois fait un long trajet pour nous rencontrer ! Ca nous touche et nous perturbe à la fois : nous ne valons quand même pas le détour ? faut croire que si... C’est trop rare, des internationaux qui viennent pour rester avec eux dans le camp !... Et tout ce joyeux monde discute en même temps. Nous sommes un peu perdus au milieu de leur exubérance. Anne-Claire, en pédagogue experte, essaie de discipliner les troupes et de distribuer la parole à chacun, un à la fois, afin que tout le monde puisse profiter de ce qui se dit. Tanguy tente de saisir l’ambiance avec son enregistreur.

IMG/mp3/R09_0004_-_JE_7_-_chants_Arroub_1.mp3

Les jeunes Palestiniens se jettent avec toute leur énergie dans le jeu musical qu’Anne-Claire propose : le groupe belge entame une chanson, s’arrête sur un son ou une syllabe, puis le groupe palestinien doit reprendre à partir de cette syllabe, lancer une chanson en arabe, s’arrêter, etc… jusqu’à ce qu’on se quitte pour mieux se retrouver le lendemain.

Voir les photos du camp d’Al-Arroub

Lire la suite du voyage


[1Lire le récit de cette rencontre ultérieure

[2En 2009, Tareq avait confié à Taayoush qu’il devrait bientôt déménager et ne savait pas où il irait habiter avec sa petite famille.

[3"soucis" dont nous découvrirons la réelle nature tout au long de notre séjour en Palestine

[4OK, puits fermé (à clé !) et interdiction d’utiliser l’ancienne piscine romaine comme réservoir d’eau. A ce stade-ci de notre voyage, nous sommes incapables de mesurer la gravité du problème, mais nous allons bientôt comprendre que priver la population palestinienne est une des armes qu’Israël utilise contre elle...

[5Lire les témoignages de vétérans recueillis par l’organisation israélienne Breaking the Silence.

[6Voir d’autres photos d’Al-Arroub.