Samedi 16 avril 2011 : Tel-Aviv - Jaffa

dimanche 13 novembre 2011
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Les jours se suivent sans se ressembler : aujourd’hui, départ de Jérusalem. Lever tôt, petit-déjeuner, bagages. Tanguy - super organisateur, il faut le dire - nous a réservé un shérout pour rallier Tel Aviv. Une demi-heure pour traverser Israël et nous voici arrivés dans le centre de la capitale, face à la gare des trains pour l’aéroport.

L’endroit est sinistre : viaduc horrible, trottoirs défoncés, trafic incessant. Il y a apparemment une nette separation entre la population "blanche" et "noire". Ici, clairement, c’est un quartier pauvre et nous sommes les seuls "Blancs". Nous avions vu des documentaires sur la ségrégation au sein d’Israël, mais, comme dit Margot, la vivre, ça fait mal. Ce quartier "noir" n’a en effet rien à voir avec le quartier Matongé à Bruxelles. Ici, les gens ont l’air tellement fatigués, las… On s’y sent mal à l’aise. Il y a de l’agitation dans l’air, mais elle est différente de celle du camp : ici, il y a de la violence, invisible mais non moins présente. C’est comme si les Israéliens "noirs", souvent des Ethiopiens, en avaient plus qu’assez d’être mis à l’écart. On se rappelle, d’ailleurs des colonies éthiopiennes que Sandra nous avaient montrées lors de notre barbecue à Mar Saba : leurs habitations n’étaient que de simples baraques-containers - contraste choquant avec les colonies américano-européano-russes qui, elles, sont "superdeluxe".

Forts de leur précédente expérience de 2009 (le groupe avait fait le chemin à pied jusqu’à la plage en traînant leurs valises derrière eux !), Tanguy et Anne-Claire nous trouvent le bon bus, qui va nous déposer juste devant l’auberge de jeunesse où le groupe de 2009 avait logé. Les gens se poussent pour nous faire de la place. C’est vrai qu’on encombre un peu avec nos sacs à dos et guitares... Quelques minutes encore, et puis nous descendons. Petit moment de flou : nous sommes bien devant l’auberge, Tanguy et Anne-Claire la reconnaissent, mais les lieux ont l’air complètement abandonnés. Tanguy se demande s’il est devenu fou : il a pourtant bien reçu un avis de confirmation de notre réservation. Il téléphone au gérant, qui lui répond que l’auberge a déménagé et se trouve maintenant... sur le trottoir d’en face, l’ancien bâtiment ayant été fermé pour cause d’insalubrité... Ouf ! Sauvés !

Nous investissons les lieux. En fait, nous sommes les premiers clients ; l’aménagement du bâtiment est à peine terminé. Il manque de tout, mais le principal y est : deux chambres avec lits, draps et couvertures (on en profite pour dormir filles d’un côté / garçons de l’autre), douches avec eau chaude, une pièce avec une table, des chaises, une bouilloire électrique et (le plus important pour les Palestiniens refoulés que nous sommes devenus) du café et du sucre : que demander de plus ? Des doubles vitrages peut-être ? La nuit sera horriblement chaude et bruyante, comme nous le découvrirons...

Brève sieste pour tout le monde, puis nous décidons d’aller longer la plage de Tel Aviv en direction du port de Jaffa. Assez rapidement, au détour d’un coin et à différents endroits sur le trajet (entre autres dans des magasins), nous apercevons des groupes de jeunes soldats, des miliciens qui se rendent souvent à Tel Aviv pour leur formation. [1] Premier choc de voir tous ces jeunes armés, qui portent uniforme et fusil avec nonchalance, comme si c’était banal, alors qu’une telle image est devenue extrêmement rare pour ne pas dire inexistante dans les démocraties européennes pacifiées...

Ce qui est étonnant, c’est qu’il semble qu’il y ait deux zones de plages. D’un côté, on se croirait à San Francisco : sable fin, jolies pépées en bikinis, beaux bronzés, match de volley, petits parasols kitschs, ... De l’autre côté, vers Jaffa, des blocs de pierres, certaines noires, où les Palestiniens d’Israël se retrouvent. Contraste surprenant auquel on s’attend pas dans une si grande ville. Mais, même ici, un mur sépare deux cultures. Nous ne pouvons nous empêcher d’avoir une pensée un peu triste pour Daoud et nos amis d’Al-Arroub : si seulement on avait pu les emmener jusqu’ici, si les enfants du centre EJE et les petits de Youssef, Basam et Tareq et Sarah pouvaient jouer ici, au soleil, dans le sable, librement, tranquillement, en sécurité, sans que personne n’ait peur de rien...

Nous déambulons sur un large piétonnier qui longe la plage. Pelouses, bancs abrités, pavage blancs ornés de volutes de pierres foncées, très joli. Des groupes de miliciens, décidément omniprésents, nous dépassent en courant. Entraînement à la dure : jogging sous le soleil et solides exercices physiques. Les pauvres ! Quant à nous, nous optons pour une siesta paresseuse sous les pins parasols, à côté des familles palestiniennes. Quelques jeunes soldats viennent aussi s’y reposer... Bah, ceux-là n’ont pas l’air bien méchants !

Après la sieste, Laurie disparaît (promenade ?) et Margot se lance à l’assaut des vagues. Ce n’est pas l’absence de maillot qui va la retenir, en jeans et T-shirt, c’est le bonheur aussi...! Bronzage intensif pour Tanguy et Jean-François, un de ses amis qui nous a rejoints à Jérusalem. Vacances, farniente... Nous déposons des pensées pleines de tendresse et des mots doux dans le vent pour qu’il aille les chuchoter aux oreilles de nos petits gars restés enfermés derrière le mur.

L’escale est bien agréable mais il nous faut repartir sans trop tarder, si l’on veut encore visiter quelque chose. Après un ou deux kilomètres, nous atteignons Jaffa dont l’architecture contraste avec celle de Tel Aviv. La façade maritime de celle-ci ressemble plutôt à Benidorm. La vue est barrée par de grands immeubles modernes, laids pour la plupart, tandis que Jaffa, elle, a conservé son caractère paisible de vieux port arabe. Mais nous ne nous illusionnons pas. La Jaffa actuelle n’a plus rien à voir avec la Jaffa d’antan. La plupart des habitants ont dû déserter les lieux en 1948. Aujourd’hui, c’est un gros village gentrifié, avec des magasins bio et équitables partout. Avec aussi, dans le haut des façades des maisons, les trous des impacts de balles tirées par l’armée israélienne…


A l’emplacement du vieux port, de nouvelles contructions ont remplacé les anciennes demeures de style ottoman. Partout, des drapeaux israéliens. On en aperçoit même un sur un rocher, au large ! Il est vraisemblable que tous ces beaux quartiers sont aujourd’hui réservés à une poignée de de riches Israéliens.

Nous nous promenons dans le quartier typique des antiquaires, parsemé de restos branchés, et nous nous arrêtons pour boire un verre à une terrasse. Nous traversons un parc qui abrite un théâtre à ciel ouvert. De pièces d’artistes palestiniens y sont régulièrement jouées.

La nuit est tombée. Près de la Tour de l’horloge (elle aussi "judaïsée", avec de grands drapeaux), nous retrouvons Anne-Claire et Margot, abandonnées lâchement en fin d’après-midi suite aux problèmes de cheville de cette dernière. Anne-Claire et Tanguy nous proposent d’aller souper dans le sympathique restaurant Puaa, que le groupe Taayoush avait découvert en 2009. Les gens y sont nettement plus relax et détendus qu’à Tel Aviv. Cela nous change quelque peu du côté rugueux des Israéliens que nous y avons croisés (mis à part le responsable de l’auberge qui est tout à fait aimable avec nous). Repas délicieux entre bouquets de fleurs sauvages et bougies...

En quittant le restaurant, nous passons à côté d’un groupe de jeunes adultes et Anne-Claire ne peut s’empêcher d’interpeller l’un d’eux : "Hey ! Nice T-shirt !" L’homme s’arrête et lui sourit en bombant le torse : "Isn’t it ?". Nous nous approchons pour mieux voir : en dessous de l’inscription "Anarchists against the wall" ("Anarchistes contre le mur"), un petit groupe de silhouettes tire de toute ses forces sur une corde passée autour d’un pan du mur de séparation pour essayer de le faire tomber. Anne-Claire nous explique en deux mots de quoi il s’agit, puis entame une conversation avec son interlocuteur.

Elle lui explique qui nous sommes, ce que nous sommes venus faire ici, et lui dit qu’elle est vraiment très contente que nous ayons la possibilité de rencontrer un Israélien défenseur des droits des Palestiniens juste avant de repartir chez nous. Lui aussi a l’air ravi de nous rencontrer. Il est désolé mais, là, tout de suite, il faut qu’il aille rejoindre son groupe, très préoccupé par le meurtre tout récent du jeune militant italien Vittorio Arrigoni, assassiné le 14 avril à Gaza par des islamistes radicaux. Par contre, il est tout à fait partant pour qu’on se revoie le lendemain : il nous donnera son point de vue sur le conflit et la situation, et nous expliquera en quoi consiste son travail en tant qu’"activiste anarchiste israélien". Echange de coordonnées. Il s’appelle Ronnie, n’a plus beaucoup de cheveux, mais un sourire magnifique.

Après cette belle rencontre fortuite, nous reprenons la route de Tel Aviv à pied, et en taxi pour Margot, que Tanguy accompagne. C’est encore une occasion de conversation enrichissante : le taximan est un juif d’origine algérienne qui fréquente régulièrement la communauté algérienne de Tel Aviv, relativement nombreuse depuis les années ’60. [2] Etonnamment, il a pratiquement perdu l’usage de sa langue maternelle, l’arabe. Il explique cela par le fait que, dès leur arrivée en Israël, les familles algériennes (franco-arabophones en général) se sont efforcées d’apprendre l’hébreu et ont rapidement adopté cette langue, y compris au sein de leur propre diaspora. Il voit l’hébreu comme l’un des principaux ciments d’une nation israélienne ethniquement mixte. Arabité et judaïté, ce qui aurait pu rester une double appartenance identitaire est devenu plus homogène : le choix de la religion et de l’adhésion au projet sioniste l’a emporté. [3]

On se retrouve tous à l’auberge, pour une bonne nuit de repos.

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[1Pour rappel, le service militaire est obligatoire pour les juifs israéliens, filles et garçons. Entamé à 18 ans, il dure trois années et comporte de nombreux jours de formation théorique (euphémisme pour endoctrinement, cf. musée de la Haganah) et de visites diverses (Jérusalem, Massada, le Jourdain, ...).

[2Les juifs algériens constituaient la plus grande communauté juive du monde arabe jusque à l’indépendance. Lire l’article sur leur histoire.

[3Lire par ailleurs l’excellent petit ouvrage d’Ella Shohat sur le sort des juifs orientaux en Israël, "Le sionisme du point de vue de ses victimes juives".