Briser le silence

jeudi 29 septembre 2011
popularité : 8%

Exposition "Breaking the silence" aux Halles de Schaerbeek, du 1er au 17 décembre 2011

A lire aussi : compte rendu de la visite de l’expo


Témoignage 15, Hébron [1]

«  Et finalement, vous rentrez au poste à la fin de votre patrouille, et il y a ce moment de calme juste avant que vous ne tombiez endormi, qui est très bref, et vous téléphonez chez vous, ou à votre petite amie et elle vous demande, “salut, ça va ?” “Ca va.” “Et alors, qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?” Et je ne sais pas, d’un coup vous vous repensez à tout ce que vous avez fait, comme si vous été un observateur extérieur, et jusqu’à présent, elle n’a pas vraiment d’idée de ce que je fais pendant mon service à Hébron, parce que, tout simplement, je ne sais pas comment lui dire ce que j’ai fait ce jour-là, ou la semaine d’avant, sans avoir honte de moi. C’est ça que je veux dire quand je dis que j’ai peur de penser à ce qui nous serait arrivés si nous étions restés plus longtemps là-bas, parce que ce sentiment d’être incapable de me faire face et de dire ce que j’ai fait à la personne dont je suis le plus proche au monde, cette incapacité à lui raconter ce que j’avais fait, pour moi c’est le pire discrédit. »

Témoignage 28, Hébron

« (…) En y repensant, ce n’est vraiment pas beau. Les choses que j’ai faites, que je n’ai pas faites – Je dois m’arranger avec ça maintenant. Je dois vivre avec. Je n’en suis certainement pas fier. J’en ai même honte. Vraiment honte, à dire vrai. Ce n’est pas quelque chose que je peux voir d’une manière positive quelle qu’elle soit.(…) »

BREAKING THE SILENCE

« Breaking the Silence (« Briser le Silence ») est une organisation de vétérans qui ont servi dans l’armée israélienne pendant la Seconde Intifada (Début : Septembre 2000) et ont décidé de révéler au public israélien en quoi a consisté leur vie quotidienne dans les territoires occupés, chose qui n’est jamais abordée dans les médias. » [2]

« Breaking the Silence a vu le jour en mars 2004 et a acquis depuis une certaine notoriété aussi bien dans le public que dans les médias : elle met en avance les voix des soldats restés jusqu’alors silencieux. Son but ultime est de stimuler le débat public quant au prix moral que la société israélienne toute entière paie pour la réalité que représente le face à face quotidien entre de jeunes soldats et une population civile dont ils contrôlent la vie. »

Des centaines de soldats de l’armée israélienne (IDF, Israeli Defense Forces) ont été interviewés. Leurs témoignages ont été rassemblés dans 8 livres d’environ 130 pages chacun : Témoignages d’Hébron (2001-2004), Témoignages d’Hébron (2005-2007), Témoignages d’Hébron (2008-2010), Témoignages des collines au Sud d’Hébron (2000-2008), Témoignages sur l’Occupation des territoires (2000-2010), Témoignages sur l’Opération Plomb Durci à Gaza (2009), Témoignages de femmes soldats (2009), Livret témoin 2.

http://www.breakingthesilence.org.i...
http://www.breakingthesilence.org.i...

Des vidéos ont également été tournées : http://www.breakingthesilence.org.i...

Autant de témoignages d’abus : chantage, destruction de propriétés, incursion dans les maisons, humiliations, vols, tueries, non respect de règles d’engagement, violence des colons, utilisation de boucliers humains, provocation, punitions collectives… L’inconcevable devenu routine.

« Contrairement à l’opinion largement répandue, la mosaïque des témoignages- qui continue de s’étendre - prouve que nous ne sommes pas face à un phénomène marginal qui ne toucherait que les plus mauvais éléments parmi les militaires mais qu’il y a une l’érosion graduelle de l’éthique dans la société toute entière. »

« Tous les témoignages publiés ont fait l’objet d’enquêtes approfondies et de vérifications croisées - témoins visuels supplémentaires et/ou des archives d’autres organisations humanitaires également actives dans ce domaine » (dont B’tselem).

« Souhaitant rester loyal à notre engagement journalistique, l’identité de nos sources n’est pas révélée et reste confidentielle. »

Nous vous proposons ici des extraits des témoignages de femmes qui ont fait leur service dans différentes unités et dans différents postes dans les Territoires Occupés (entre 2000 et 2009), soit « 40 personnes qui ont décidé de ne plus se taire et ont de ce fait rejoint les centaines de soldats dont les témoignages ont été publiés auparavant. Ceci constitue un exemple supplémentaire du coût éthique et sociétal des missions dont les forces de sécurité ont la charge. »

« Au travers de leurs témoignages, ces femmes qui brisent le silence mettent en lumière la façon dont des actes autrefois considérés comme « exceptionnels » sont devenus la norme de demain, comment la société israélienne et tout le système militaire continuent de glisser sur la pente glissante de l’éthique. Il s’agit de se dresser contre une majorité butée qui refuse d’ouvrir les yeux sur des actes qui ont créé la réalité actuelle. Ceci est un appel urgent adressé à la société israélienne et ses dirigeants pour qu’ils se réveillent et réévaluent les conséquences de nos actes. »

« Nous parlons ici des meilleurs fils et filles de la société israélienne, laquelle les envoie chaque jour qui passe contrôler une population civile. »


Extraits du livre « Breaking the silence, témoignages de femmes-soldats », présentés par thèmes

Les numéros correspondent aux numéros des témoignages dans le livre.

ETRE FEMME DANS L’ARMEE

1. D’une certaine façon, une femme soldat doit davantage faire ses preuves, sur le terrain aussi. Une soldate qui sait être agressive est prise au sérieux. Considérée comme capable. Une tueuse castratrice. Il y en avait une là où j’étais (…) Waouw, tout le monde en parlait, c’était vraiment une dure, parce qu’elle pouvait humilier les Arabes sans ciller. C’était ce qu’il fallait faire.

50. (…) on avait déjà fort à faire pour nous préserver nous-mêmes et donc on n’avait plus le temps de s’occuper des autres (=du bien-être des Palestiniens arrêtés). (…)Les filles essaient de survivre à la situation. Dans mon unité,(…)il y a cette atmosphère très sexuelle, et c’était très lourd (…) Je répète que j’ai dû davantage me battre à la base que sur le terrain (…) Je devais me protéger moi-même tout le temps et donc je n’avais plus beaucoup d’énergie pour protéger les autres (…) quand je suis sortie de là, je pensais : je suis dehors, je suis sortie de là et je ne les ai pas laissé gagner (…) j’avais le sentiment permanent qu’ils essayaient vraiment de me montrer que je n’étais pas à la hauteur.

MISE EN CONDITION DES SOLDATS

13. (…) Il y a tout un programme pour faire connaître (aux soldats) la région et son histoire, pour faire en sorte qu’ils se rendent compte de ce pour quoi ils se battent. Pour moi, ça a été un des plus gros problèmes et j’ai été trouvé mon supérieur plus d’une fois. Par exemple, à Gush Eltzion (colonie), il y avait ce type (…) une sorte de « ranger » du coin, toujours par monts et par vaux et suivi par un essaim de jeunes partout où il allait dans la région. Il connaissait bien son affaire et voulait toujours emmener tout le monde visiter les sources de Gush Eltzion. Pour moi, ce type était complètement barje. Et mon supérieur n’arrêtait pas de dire : "vas-y, emmène les soldats pour qu’il leur fasse la visite ». Et, évidemment, en 10 minutes, ça tournait au politique et à l’hystérie (…) Il commençait par parler du berceau de notre culture, ce genre de choses (…) Il n’y avait aucune place pour une opinion différente avec eux (…) être contre la guerre, ou l’occupation, aucune chance.

47. (…) il y avait des routes pour les Juifs et d’autres pour les non-Juifs. Seulement pour les Palestiniens. (…) ca m’avait l’air sensé (…) J’ai réalisé que ça ne l’était pas quand j’ai quitté l’armée, plus tard, à l’université. Quand j’ai grandi… C’est étonnant de voir comme on devient une personne différente pendant votre service militaire, quand on vous dit et vous ordonne que faire, et vous ne mettez rien en doute, même si vous vous considérez comme un adulte curieux, qui a une conscience politique. Ca m’a toujours semblé sensé. Pourquoi pas ? Il y a la peur. Je ne me rendais pas compte à quel point cette situation est terrible, je pensais que ça se justifiait au niveau sécurité.

82. Il y avait le cas de ce type qui faisait attendre les gens debout. J’étais là pour 4 heures ce jour-là., non, 5. Les deux premières heures, il a fait attendre une personne à l’écart, sur la bande de contrôle des véhicules. Il l’a fait se ranger sur le côté et refusait de le laisser passer. Je ne sais pas pourquoi, il était déjà là quand je suis arrivée (…) Le soldat se la jouait c’est moi le boss ici, et était en charge su checkpoint (…) Un gamin de 19 ans qui avait un poste d’autorité, et donc, ça l’excitait.

94. (…) Quand je suis arrivée, il a décidé que tous les soirs, sans aucune raison particulière, nous ferions feu sur les vergers. Dès que le soir tombait (…) Je n’ai jamais pensé qu’il pouvait y avoir des gens qui y travaillaient, c’est dingue. Pour moi, c’était des vergers. Des vergers. C’est quoi un verger ? Un terrain ennemi. Un endroit dont je devais avoir peur. Je ne pensais pas que, peut-être, il y avait des gens qui y travaillaient (…) Les instructions de tir était pour le moment de faire feu sur les vergers chaque soir, simplement pour - je ne sais pas, moi, leur faire peur. Les mettre en garde. Je ne sais pas pourquoi, mais ça nous semblait irréel et terriblement amusant (…) Je faisais passer l’ordre de tirer sur les vergers et ce qu’il y a de ridicule dans ce que je dis, c’est que c’était un tir d’avertissement sur rien ni personne. Il ne se passait rien. C’était l’heure de tirer et on allait tirer, c’est ce qu’il y avait de ridicule.

ABSENCE DE REGLES

18. (…) ce qui m’a vraiment perturbée, c’est le désordre qu’il y avait. Vous êtes dans cette situation absurde ou, tout d’abord, on ne vous dit rien ou quasi au briefing, c’est creux, le minimum – voici l’endroit, et puis vous vous rendez au checkpoint. Et là, les rumeurs du jour commencent, des alertes (…) tout le mondes est certain de choses différentes, pas qu’ils s’en soucient vraiment. (…) Disons que vous venez de Bethléem et que vous voulez passer le checkpoint. Peut-être que le soldat qui contrôle votre file vous laissera passer, et celui de l’autre file non, parce que le premier a entendu une chose et l’autre d’autres instructions. Ils sont assis l’un à côté de l’autre, mais ils n’y a aucune communication entre eux et vous avez le sentiment que… (…) Toutes les informations se contredisent, et ça me rendait vraiment dingue. C’était incontrôlable (…) C’était impossible d’obtenir quelque chose, d’obtenir une information cohérente quelle qu’elle soit.

81. Au checkpoint (…) vous faites comme vous le sentez. Vous parlez comme vous en avez envie, vous faites tout ce que vous voulez, maître vous exercez votre jugement comme vous le voulez.. Sauf s’il se passe quelque chose d’extraordinaire, dans ce cas, bien sûr, vous prenez un contact radio, mais en général, vous êtes votre propre maître. Et c’est un sentiment grisant pour un gamin de 18 ans qui, peut-être, vient de se cogner la tête dans les toilettes, je ne sais pas, moi.

86. (…) les règles de faire- feu changeaient tous les jours. C’était difficile de les suivre (…) On recevait un coup de fil du QG et on nous disait : Les instructions d’ouverture du feu pour aujourd’hui sont de tirer sur tout ce qui bouge, ou, aujourd’hui, tirer dans les pieds, ou autre… (…) On empêchait des dizaines de milliers de Palestiniens d’entrer en Israël, et des gens continuaient à arriver pour aller chercher du travail, et donc on devait les maintenir à l’écart, d’une manière ou d’une autre. Et c’est devenu une foule, des gens ont jeté des pierres (…) Et donc, on a fait venir des snipers. Je ne sais plus à Quelle distance ils se trouvaient, mais ils étaient là,, placés de façons à pouvoir surveiller la zone du checkpoint d’en haut, et les gens. Et les instructions qu’ils recevaient n’arrêtaient pas de changer (…) Si vous les changez tout les deux jours, plus personne n’y fait plus vraiment attention.

88. (…) je vous dis qu’il n’y avait aucune limite. S’il y en avait une, c’était celle qu’on se mettait à soi-même. Rien qui soit dicté (…) Les règles, c’était juste pour l’apparence. Il n’y avait pas de règles. C’était des pseudo-règles.

NON-RESPECT DES REGLES MILITAIRES

15. (…) C’était ça le problème, ce gosse a été tué alors qu’il s’en allait. Il a été abattu de deux balles pendant qu’il essayait de s’échapper. A ce moment, on n’a pas le droit de tirer, puisqu’il ne conqtitue plus de menace (…) C’est tout.

48. (…) Ces enfants avec leurs sacs en plastique (gamins palestiniens qui essaient de passer en Israël pour allez y vendre des jouets et des accessoires variés), les soldats leur volaient constamment leurs affaires. « Vas-y, vide le sac » (…) D’accord, vous pourriez dire que c’était une mesure de sécurité ». Qu’ils pouvaient faire passer des armes dans ces sacs. « Ok, vide les sacs, oh, super, j’ai besoin de piles », et ils les leur prenaient. (…) des jouets, des piles, de l’argent, des cigarettes (…) Il y a eu ce jour où la deuxième chaîne télévisée se trouvait par hasard dans le coin et ils ont filmé une équipe en pleine action. Le commandant nous a engueulés, toute la compagnie. Il a dit : « Comment est-il possible que vous ayez pu croire qu’on ne vous verrait pas ? » Pas –comment avez-vous pu faire ce genre de chose, à quoi pensiez-vous… ? « Comment est-il possible que vous ayez pu croire qu’on ne vous verrait pas ? (…) Peu de temps après, tout était comme avant, en d’autres mots, ça ne faisait aucun problème de gifler, frapper, humilier, harceler (les Palestiniens).

76. (…) C’est ce que je vous di, personne ne montre l’exemple (…) Lors des discussions que j’avais avec les soldats, si j’entendais certaines choses, si certains problèmes surgissaient dans la compagnie, ou avec un certain soldat à la maison, j’allais directement en parler à un des officiers (…) Je peux vous dire que le commandant de la patrouille frontalière à Hébron à cette époque accordait de l’importance à la dignité humaine. Mais quand il fallait mettre cela en pratique, ce n’était plus que du blabla. Les gens se comportaient comme ça leur plaisait (…) Ils méprisaient les gens, les poussaient, les injuriaient (…) Vous pouvez parler de dignité jusqu’à en perdre haleine, mais en réalité, ils ne faisaient que semblant de s’y intéresser, ils n’en avaient rien à cirer.

CONDITIONS DE TRAVAIL

1. La routine vous rend dingue (…)

3. On laissait (les Palestiniens arrêtés) attendre debout (….) il y a cette comptine bien connue dans les patrouilles stationnées à la frontière : - Wahad hummus, wahad ful, ana bahibbak Mishmar HaGvul (une assiette de houmous, une de haricots, je vous aime patrouille …) On les fait chanter, chanter et sauter, comme on fait avec les bleus, le genre de bizutage qu’on fait au camp d’entraînement (…), mais en pire. S’il y en a un qui rit (ou si la soldate décide qu’il a rit), il reçoit des coups : « Pourquoi tu ris ? » Boom, un coup de poing. Il n’a pas vraiment besoin d’avoir ri. J’ai juste envie de lui donner un coup de poing. Pourquoi tu ris ? Boom.(…) ça pouvait durer des heures. Ça dépend. Si les soldats s’ennuient, ça peut durer deux heures. On est de garde 8 heures d’affilé : il faut bien faire passer le temps.

16. (…) « on commence vraiment à s’ennuyer. Si on inventait problème ? (…) Dites à la radio : des gens jettent des pierres dans cette rue ». Ensuite vous arrêtez quelqu’un et commencez à l’interroger (…) Il y avait cette femme policier qui disait : « je m’ennuie, disons que quelqu’un m’a jeté des pierres. Qui ? Je ne sais pas deux types en chemises grises, je n’ai pas bien vu ». Et deux types en chemises grises se sont fait arrêter. On lui demande : « c’est eux ? » Bien sûr, quand on les arrête, on les passe à tabac. « C’est eux ? Non je ne crois pas ». Et voilà, vous avez tout un incident. Des gens se font tabasser. Alors que rien de s’est passé ce jour là à cet endroit

19. 8 heures de garde, 8 heures de repos, et ils étaient tout le temps fatigués. Pendant leurs 8 heures de repos, ils jouaient au backgammon ou regardaient des films porno ou des séries à la TV et se racontaient toutes sortes d’histoires (...) Je ne sais pas si elles étaient vraies, mais ce n’était que de la vantardise : comment celui-ci avait jeté une pièce de monnaie et comment l’autre gars (Palestinien) avait sauté pour le ramasser. Un des soldats a jeté une pièce et a ordonné aux gars de sa patrouille de sauter et de faire toutes sortes de choses humiliantes pour avoir cette pièce de monnaie. (…)

53. Je ne comprends pas comment et pourquoi l’armée pense que le travail peut être fait efficacement si elle fait faire des gardes aussi frustrantes, fatigantes et désespérantes (…) je ne justifie (leur violence) d’aucune manière, mais dans de telles circonstances, moi, je serais devenue folle. Je peux comprendre, je peux imaginer pourquoi un soldat s’endort pendant son tour de garde, se drogue, tabasse des gens, rentre chez lui et frappe tout le monde, roule comme un malade (…) Ils sont dans un état de colère permanente contre tout, désespérés, et frustrés (…) Un jour, j’ai visité un avant-poste qui faisait face à la mer. C’était une belle journée, un samedi de printemps et les dunes et la mer étaient si belles et eux avaient l’air si triste, si terriblement triste. Ils ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient là, ce qu’on attendait d’eux. Ils ne semblaient pas vraiment s’en faire pour les 10 familles de la colonie qu’ils étaient censés protéger. Ils ne voulaient que dormir ou rentrer chez eux.

79. (…) il faut remotiver les troupes. Comment ? (…) Comme le disent les commandants (…) J’ai assisté à des briefings (…) « Ok, laissons les soldats relâcher un peu la pression, laissons-les se défouler. Qu’ils prennent la Jeep et (…) et aillent un peu harceler les Palestiniens.

ATTITUDE GENERALE PAR RAPPORT AUX ARABES

10. Je ne fais pas partie des patrouilles de sécurité, je ne suis pas aux checkpoint 8h d’affilé (…) Et donc, je ne suis pas de ceux qui sont vraiment en burnout d’avoir été si longtemps sur place et qui en ont marre de tout (…) On leur disait : Ok ce sont des Arabes, mais ce sont quand même des êtres humains… Irrespect total. Ils s’amusent à leurs dépends, les harcèlent (…) rien de spécifique, juste une attitude générale de mépris. Je ne sais pas moi, les traiter comme s’ils étaient de la merde, peu importe que ce soit juste une famille avec enfants qui ne veulent rien d’autre qu’aller voir de la famille, par ex…

24. (…) Nous sommes ensuite entrés dans une seconde maison, et je ne comprenais pas pourquoi nous agissions de cette façon. C’est à ce moment j’ai compris pourquoi on nous regardait comme ça pourquoi on nous détestait tant. Vous entrez de la manière la plus ignoble qui soit, sans une once d’humanité, parce que le manque de respect avec lequel nous répondions à cet homme (le propriétaire de la maison mise sens dessus dessous) … La femme et les enfants n’ont pas eu droit à un mot, ni même à un regard…(…)

62. (…) Les soldats massacrent les échoppes, volent des portables.(…) Ou toutes sortes de denrées lors d’un contrôle de voiture (…) Il y a beaucoup de denrées et de légumes transportés, et tout est anéanti(…) Ou alors des petites humiliations, jeter la carte d’identité par terre pour qu’il ait à se baisser pour la ramasser (…) ça peut être des jouets aussi, ou des piles en paquets de 10, pas mal non plus. Et donc, oui, c’est du vol, et pour un si jeune enfants, ça représente beaucoup d’argent. “Chouette jouet ! Je vais le donner à ma petite sœur. Maintenant dégage !” Certains jours, la générosité était à son comble : “Wow, quel beau jouet, si tu me le donnes, je te laisse passer.”(…) Ils s’amusaient au dépend des enfants (…) vous jetez tout le contenu de leur sac par terre, et “allez, tu as 3 secondes pour tout ramasser. OK, sors tout, on recommence (…) Si les enfants refusaient, on leur flanquait des gifles et leurs affaires étaient de nouveau jetées sur le sol et on les forçait à décamper sans elles.

67. Les faire se mettre face au mur, ce genre de choses. Comme les punitions à l’école. Un gars oblige un homme de 50 ans à aller au coin, comme punition. Debout, face au mur. C’était habituel de les punir pour des choses qu’ils avaient faites. Un type montre sa carte d’identité, on vérifie par radio, Ok, il est clean, on n’a rien à son sujet. Et alors, ils commençaient à le harceler. Lui dire qu’on n’avait pas reçu de réponse à son sujet, commencer à lui faire vider ses poches, ce genre de choses, uniquement parce qu’il a fait la moue ou levé les yeux en l’air. Des punitions (…)

75. Je ne sais plus ni pourquoi ni comment, mais je me rappelle que quand j’ai quitté l’armée, j’avais encore deux ou trois cartes d’identité dans ma tenue que je n’avais même pas remarquées…(…) Je me rappelle de nombreuses histoires racontées par les soldats de la patrouille à la frontière (…) Ils arrivaient après une longue journée de travail (…) et disaient ‘écoute ce qu’on a fait aujourd’hui’ et ils racontaient, se vantaient, se félicitaient eux-mêmes(…) Pendant leur patrouille en ville, quelqu’un les a énervés, et ils lui ont défoncé le capot de sa voiture avec la crosse de leurs fusils et ont jeté une grenade à l’intérieur, ou ils attrapent quelqu’un, le mettent dans la Jeep, le baladent dans toute la ville et puis le jettent à l’autre bout et le tabassent. Ou ils attrapent des gosses qui jettent des pierres et les emmènent à la base, leur attachent les mains avec des cordes en plastique, leur bandent les yeux, les giflent de tous les côtés, les laissent s’assécher au soleil(…) Je me connais : je ne comprenais rien à ce qui se passai. Ca ou alors, je ne voulais pas comprendre (…) C’était quelque chose que je sentais ou pensais être la norme là-bas. Ca ou alors je ne m’en rendais pas assez compte que pour dire : Ok, ça va trop loin, je vais faire changer les choses. Ou alors, la seule chose qui m’intéressait c’était mon petit confort et ma petite tasse de café.

85. On leur parle en hébreu. Ils sont obligés de le comprendre. Tu ne me comprends pas ? Je te frappe.

95. Les enfants pleuraient, terrifiés, vous ne pouviez pas ne pas le voir. Les adultes aussi. Bien sûr. Les humilier. C’était un de nos buts : je l’ai fait pleurer devant ses enfants, je l’ai fait chier dans son froc. (J’ai) vu des cas de gens qui souillaient leurs pantalons (…) Surtout pendant qu’on les tabassait, qu’on les réduisait en bouillie, et les menaces, et les engueulades, le gars est terrifié, particulièrement si cela se passe devant ses enfants.

ABUS, MAUVAISE FOI et PERTE DES REPERES MORAUX

8. Une patrouille avait repéré quelqu’un près de la barrière, ils lui ont crié de s’arrêter et ont tiré. Ils ont dit qu’ils avaient tiré en l’air. Dans l’air de ses poumons, oui. Ils l’ont pourchassé dans la zone israélienne près de la clôture, il est passé par-dessus et ils ont tiré et l’ont tué. Il était déjà dans les territoires occupés et ne constituait absolument plus aucune menace. (…) Les gars ont dit qu’il était en vélo et que c’est pour cela qu’ils n’ont pas pu viser les jambes. (…) Ils se sont mis d’accord sur cette version (…) Il y a eu une enquête. D’abord, ils ont déclaré que c’était une mort non-justifiée (…) C’était un enfant de 9 ans. Finalement l’armée a déclaré que cet enfant faisait des choses, comme chercher des endroits par où les terroristes pourraient s’échapper (…) Je ne sais pas comment ils en sont arrivés à cette conclusion. Et voilà, affaire classée.

52. (…) A l’époque, le comportement des gens de la brigade régionale était un peu bizarre. Par exemple : les agents des renseignements utilisaient des photos des corps des terroristes après qu’ils aient été tués, dans un but de renseignement. Ces photos se retrouvaient d’une manière ou d’une autre sur tous les ordinateurs de la base, via les e-mails de l’armée et servaient de fond d’écran sur divers ordinateurs dans les bureaux des adjudants et autres. Des photos de cadavres d’insurgés, tout simplement.

59. (…) quand il y avait une vidéo, ça suffisait. On la regardait, on voyait les pierres jetée et c’était suffisant. Quand il n’y avait pas de vidéo, quelqu’un devait témoigner. (…)Ils (les enfants arrêtés) attendaient assis à l’extérieur qu’il leur arrive quelque chose. Et j’ai été trouver un des types de l’armée(…) Il m’a demandé d’écrire ce que j’avais vu, toute la scène, telle quelle (…) Ensuite vous devez signer sur la ligne en pointillés et, voilà, terminé(…) Mais je n’étais pas certaine de ce que j’avais vu (…) Ils rentraient chez eux et se sont amusés à jeter 3 pierres. Ils ne se sont même pas enfuis. Et la patrouille est arrivée (…) J’ai dit ce que je me rappelais s’être passé et puis je lui ai demandé ce qui se passe si ce n’était pas ce qui s’était vraiment passé. E t il m’a dit que même si c’était le cas, ils avoueraient(…) Ils étaient assis là, et il faisait froid, c’était l’hiver à Jérusalem. Ces pauvres gosses étaient attachés. Je savais qu’on les avait tabassés(…) Au début, je lui ai demandé : vous voulez dire quoi « Ils avoueront ? » Et il a répondu : ils avoueront. Alors, j’ai choisi de ne rien savoir(…) Je ne voulais pas l’entendre me le dire. Je pense qu’il en mourait d’envie.

65. (…) Je me rappelle comme tout le monde parlait du butin qu’ils ramenaient du checkpoint. (…) Vous pouviez demander à peu près n’importe quoi et le lendemain, il savait que s’il voulait qu’on le laisse passer, il devait nous l’apporter(…) et tout le monde riait, se moquait d’eux quand ils parlaient. Parce qu’on s’ennuyait tellement au checkpoint qu’on riait d’eux dans notre barbe(…) Les Arabes sont l’ennemi. Plus vous les faites souffrir, mieux c’est(…) Dans les faits, il n’y avait pas d’ennemis, juste des pauvres gens qui passaient ici chaque jour, qu’on connaissait, on voyait comme ils étaient malheureux. Leurs vêtements déchirés, et la seule chose qu’ils avaient dans leur sac , c’était leurs galettes de pain et du yaourt, et même ça, on leur ordonnait de le jeter parce Que « aujourd’hui, nous sommes en état d’alerte »(…) Je me souviens d’une réunion où je lui ai demandé (au commandant) : Pourquoi ne pas les laisser passer avec (de l’origan). Ils en ont tout, pas seulement ce gars. “Interdit.”(…) Et donc les soldats prenaient l’origan…(…). Et puis, ils le ramenaient à la base. Pas cool ?

78. Les officiers prenaient part à tout cela ? Ils se comportaient vraiment comme si tout cela n’avait rien à voir avec eux « Nous ne sommes pas au courant » genre, n rien voir, ne rien entendre, ne parlr de rien, mais ça sautait aux yeux. Un fois tous les 2 ou 3 mois, le commandant de la compagnie nous faisait un petit speech boiteux disant qu’il ne tolérerait pas ça. Mais ils se préoccupaient à peine le problème, ce n’était pas un sujet de discussion, et pas par manque d’incidents (…) En parler un ou deux jours et voilà c’était bon, on continuait de la même façon.

84. (…) Quelqu’un est arrivé et a dit : “Hé ! Regardez ce que je ramène » (…) Je savais que c’était des chapelets de prière. J’ai demandé d’où ça venait. Ils m’ont dit : “Des Arabes.” Et j’ai dit : tu veux dire quoi, des Arabes ? Tu les leur as achetés, “Non, on les leur a pris.” Mais, c’est à eux, j’ai dit. (…) Et j’ai pensé, non, ce n’est pas correct(…) est-ce qu’ils vous avaient fait quelque chose pour que vous les leur preniez ? “Non, on les leur a simplement pris. On fait toujours ça.”(…)

RELATIONS AVEC LES COLONS

23. Et aussi, voir ces enfants d’Hébron passer, et ressentir de la fierté à l’idée qu’ils ont peur… Je veux dire, ce sont des enfants, et je me rappelle très bien de qui ils avaient peur. Ils avaient peur des enfants juifs (…) Ils (les enfants des colons) leur jetaient des pierres en passant à côté d’eux. Et leurs parents ne leur disaient rien (…) Et c’est devenu la routine(…) Leurs parents étaient là, tous ces adultes qui regardaient et ne disaient absolument rien à ces gosses (…) Comme celui-ci était Juif, et l’autre Palestinien (…) je me souviens avoir dit un jour à voix haute que d’une certaine façon, c’était ok, correct, mais en y réfléchissant, c’était quoi ce gosse, il avait un problème ou quoi ? Ce Palestinien ne lui avait rien fait (…) Je sais que les parents de cet enfant lui apprennent à détester les Palestiniens. Ils lui donnent complètement raison de leur lancer des pierres et de les injurier (…) Et vous n’arrivez plus à savoir de quel côté vous êtes. Je suis un soldat israélien juif et je suis supposée être contre les Arabes qui sont mes ennemis. Mais voilà, je suis là, (…) et je pense qu’ils se trompent. Que les Juifs sont en tort. Et donc, attends une minute, non, il faut que je rebranche mon esprit et continue à haïr les Arabes et donner raison aux Juifs. Mais attends, ils sont toujours en tort, c’est eux (les colons) qui ont commencé, et c’est à cause d’eux que nous sommes ici, tout ceci arrive par leur faute, ils les harcèlent (les Palestiniens) et leur font peur. Tout est tellement… (…) pourquoi je change d’idée dans ma tête ? Par loyauté envers mes semblables (…) d’un autre côté, vous êtes furieux sur les gens de votre propre peuple, sur les Juifs qui vivent là. D’un autre côté vous haïssez aussi les Arabes, parce qu’ils ont tué des copains à vous et vous compliquent la vie (…)

83. (A Hébron), vous étouffez, parce que vous n’arrivez plus à encore le supporter. D’un côté, il y a les Juifs à cause de qui vous êtes là, occupés à les protéger (…) Les Juifs vivent là dans de telles conditions, complètement entourés des Palestiniens, et nous on est là pour les garder. Donc, d’un côté, vous avez ces gens (les colons) qui vous jettent des œufs et des tomates, vous maudissent et votre mère et tout, et de l’autre côté vous avez cette population dont vous êtes supposés être l’ennemi. Vous êtes supposés les détester, et on s’attend en quelque sorte à ce que vous naviguiez entre les deux(…) personne ne veut être là (…) qu’est-ce qu’on peut faire ? Rien. Faire passer le temps jusqu’à ce que… Comment ? Rien, regarder de l’autre côté. Dire OK, fais comme tu veux.

MALAISE

5. Je me rappelle que je n’arrivais pas toujours à gérer mes réactions. Je savais que ce n’était pas vraiment moi. Je savais qu’il y avait quelque qui n’était pas correct ici. Si je passe à côté d’une personne assise et que je lui crache dessus et l’appelle terroriste parce que j’ai décidé qu’il en était un, alors, il y a vraiment quelque chose qui ne va pas(…) mais vous vous laissez entraîner, les gens vous encouragent même.

7.  Je ne pense pas qu’avoir fait mon service autre part (Allenby Bridge, frontière entre la Cisjordanie et la Jordanie) qu’ici m’aurait autant fait changer d’opinion et ouvert l’esprit de façon à voir ce qui se passe en réalité, me rendre compte à quel point c’est difficile d’être palestinien. Je veux dire : ils ont un passeport, un emblème, un drapeau national, ils ont tout – et donc, qu’est-ce qu’on fiche ici ? Pourquoi suis-je là ? Je ne suis pas palestinienne, pourquoi est-ce que je décide de qui peut sortir et qui peut entrer. Je sentais que ma présence dans ces corridors, c’était comme de dire : regardez, je vous domine… (…) Quand vous vous rendez compte que vous êtes censée faire attendre un homme ou une femme pendant 5h assis sur un banc et puis seulement le laisser passer : pour quoi faire ?

18. OK, je suis une personne plutôt sensible (…) et, me concernant, je peux vous dire que cette sensibilité a complètement disparu pendant les 2 semaines que j’ai passées là. Je me sentais dans un monde à part, où j’ai fait des choses dont je n’ai pris conscience qu’après coup. Je n’ai frappé personne ni aucune autre chose de ce genre. Mais, il y a eu des cas de manque de respect qui ne me ressemblent pas du tout. Toutes ces blagues débiles : ‘donne-moi un bidubi’ (attendant que le Palestinien demande en Arabe, c’est quoi un bidubi : ‘Shu bidubi ?’), ce genre de choses.

37. Quand vous prenez une seconde distance avec tout cela, ça n’a aucun sens. Ca n’a aucun sens et c’est inhumain (…) Quand vous êtes dedans, il faut que cela soit normal, sinon vous n’arrivez plus à fonctionner (…) Je me rappelle que ça me donnait l’impression d’être dans un jeu vidéo, vous ne voyez plus vraiment que c’est un être humain qui coure. Vous voyez quelqu’un courir mais ça n’a pas l’air d’être une vraie personne, comme si cela ne se passait, en fait, pas (…) Je ne me rappelle pas que d’autres réagissaient comme moi. Je n’ai jamais entendu personne en parler, réagir, réfléchir, ressentir. C’est quelque chose que j’ai absorbé, mais qui me paraissait mauvais.

44. (…) ce dont je me souviens, c’est cette sorte de détachement par rapport à ce que vous êtes habituellement dans votre vie. Peut-être que ces types, ces soldats que je voyais se comporter avec un tel manque de respect, une telle condescendance, un tel manque d’empathie (pour les Palestiniens), une fois rentrés chez leur mère sont des anges. Mais, je le répète, je ne peux parler que de moi et de l’expérience que j’ai faite d’une barrière émotionnelle quand j’étais là-bas.

47. Je ne pensais qu’à une seule chose, c’est que cette personne qui aurait pu être mon père avait peur de moi parce que je portais l’uniforme, parce que j’étais dans cette Jeep de l’armée, et il était prêt à renoncer à sa source de revenus pour que nous ne lui fassions aucun mal. Qu’est-ce qu’on aurait pu lui faire ? Apparemment, lui savait très bien ce qu’on aurait pu lui faire, c’est pour cette raison qu’il était si bouleversé. Ca m’a pourchassée pendant des années (…) Ca m’a fait comprendre qu’il y a un gouffre énorme entre ce qu’on me dit, ce qu’on m’apprend de la justice et ce qui se passe en réalité là-bas, sur le terrain. Ce sont tous des monstres, des terroristes, des suspects, il faut les inspecter jusqu’au dernier, interdiction de les traiter comme nos égaux (…) Mais, qui suis-je ? J’arrive, j’ai l’âge d’être sa fille et lui a tellement peur qu’il en devient tout pâle et essaie de m’offrir des fruits pour essayer de nous convaincre de le laisser tranquille.

63. Il y avait un Palestinien assis sur une chaise et je suis passée plusieurs fois devant lui. A un moment, je me suis dit : Ok, qu’est-ce qu’il fait là depuis une heure ? Je lui cracherais bien dessus à cet —
Arabe. Et ils m’ont dit : vas-y ! Fais-le ! (…) Oui, d’abord, je me suis dit, wow, c’est bon çà ! Je viens juste de cracher à la tête d’un terroriste, c’est comme cela que je les appelais tous. Et puis, je me souviens que j’ai senti que quelque chose n’allait pas (…) Parfois, vous vous mettez à réfléchir, particulièrement le jour de la commémoration de l’Holocauste, et tout d’un coup, vous vous dites, hé ! On nous a fait ces choses-là, c’est un être humain après tout. En fin de compte, il s’est avéré que ce type n’était pas un terroriste, un gosse qui traînait trop près de la base et qu’on a arrêté (…) Gifles, yeux bandés et tout. Je pense qu’à partir d’un certain moment, il n’y avait même plus personne qui le surveillait.

79. Les soldats étaient généralement cliniquement déprimés, je vous assure. Ils étaient dans un état terrible. Ils haïssaient leur boulot, haïssaient être au checkpoint, ils se saoulaient la nuit juste pour oublier où ils étaient et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour fiche le camp la nuit (…) par-dessus la clôture, juste fiche le camp, ne plus être ici.

89. (…) là (au checkpoint) je me suis sentie emplie d’un sentiment de fierté, parce que vous les voyez (les Palestiniens) qui attendent là, debout, alors que nous on passe comme rien, on marche entre eux et on les voit attachés, alors que nous, on est libres d’aller et venir (…) Je savais qu’ils(les soldats) revenaient d’une mission, j’ai été les voir et je les ai entendu dire qu’ils avaient tué des gens, ça m’a excitée au plus haut point (…) Et donc, j’ai été trouvé un des gars et je lui ai demandé : “Vous en avez tué ? Combien ?” Et il m’a regardé, l’air éberlué et dit : “C’est pas des questions à poser ! Tu imagines quoi quand tu demandes ça ?” Je me suis rendu compte… Tout à coup, ça a fait tilt, j’ai commencé à y réfléchir et à me rendre compte que toutes ces blagues sur les Arabes et tout, c’était peut-être un moyen d’arriver à faire face à la situation(…) Je me souviens lui avoir dit d’abord : “Et quoi ? Où est le problème ? Tout le monde fait ça, non ? On en rigole, et c’est cool, alors, pourquoi ne pas me dire combien tu en as tués ? Pourquoi ne pas en être fier ?” (…) Il m’a regardée : “On ne parle pas de ça. On ne pose pas ce genre de question » (…) Je me suis vraiment sentie mal, mes questions étaient vraiment déplacées, on parlait de vies humaines. Pas simplement d’Arabes, d’êtres humains.

IMPOSSIBILITE DE RESISTER

46. Je devenais dingue, je leur ai hurlé : » Mais qu’est-ce que vous faites ?! » (…) L’officier m’a dit de me taire, genre ‘ne t’en mêle pas’(…) Tout le monde a essayé de me faire taire d’une manière ou d’une autre. J’ai écrit un bulletin hebdomadaire sur le sujet, mais personne n’a accepté de le faire passer. Aucun des commandants ne souhaitait l’avoir(…) En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, j’ai été exclue de la formation des officiers (…) Je me rappelle qu’après toute cette tempête, (…) ils m’ont tous vraiment évitée (…). Ils m’ont fait sentir que j’essayais de passer au-dessus de l’autorité, que parler de ça était déplacé (…) C’était vraiment difficile. Surtout de me rendre compte comme j’étais petite, mais je me sentais grande. C’était très dur. Tous ces sentiments-là, ce n’était pas neuf : chaque samedi, je pleurais de tout mon saoul en rentrant à la maison (…) Leur chauvinisme de mâles, l’humiliation incessante, et surtout, ce jeu de pouvoir permanent. J’avais le sentiment d’être la plus faible et la plus bizarre des créatures de la terre, qui ne faisait que se plaindre.

56. Ecoutez, aujourd’hui je peux vous dire que je comprends cela. Si les commandants devaient donner (…) le droit aux soldats de réfléchir à ce qu’ils font, d’essayer d’y trouver un sens, je suppose que beaucoup de gens refuseraient de faire certaines choses(…) Quand il (le commandant) me dit “Vous en faites des poules mouillées,” ce que je dois comprendre c’est : si vous ne la fermez pas, je vais perdre le contrôle, je ne pourrai plus les commander. Ce ne seront plus des combattants. Ils ne seront plus capables de mener leurs missions à bien. (…) ? A quoi ça rime tout ce cinéma « que-ressentez-vous » On ne pose pas de questions, ce n’est pas à nous de poser des questions sur ce que nous faisons (…)”(…) Et il m’a répété, un vrai perroquet, tout le manifeste sur le rôle de l’armée en —
temps qu’arme du gouvernement et toute cette connerie(…). Clairement, nous ne sommes pas dans une position qui nous permette que ce soit le chaos total où tout qui le sent viendrait et poserait des questions. Mais c’est quand même tout à fait légitime qu’ils puissent réfléchir à ce qu’ils font (…).

73. J’étais tout simplement incapable de frapper des gens. Je faisais semblant de trouver ça amusant, les harceler et tout. Mais j’essayais tout le temps de trouver un moyen d’éviter de le faire. Rire, OK, et dire aux gars, allez, laisse-les partir maintenant (…) Je n’osais pas dire ce que je pensais, je n’osais pas montrer que je trouvais que c’était terrible de faire ce genre de choses (…) J’avais peur (…) de me faire’ lyncher’ (…) menacée physiquement si je les avais dénoncés, c’est sûr. Un jour, un type est venu me trouver, moi, en particulier, et m’a dit : “Ecoute bien, si tu mouchardes, je te démolis aussi.”



[1Breaking the silence : Témoignages de soldats stationnés à Hébron 2005-2007, imprimé à Jérusalem, avril 2008 : http://www.breakingthesilence.org.i...

[2Breaking the Silence : Témoignages de femmes-Sodats, imprimé à Jérusalem, 2009 : http://www.breakingthesilence.org.i...