Exposition-Photos Rula Halawani

9 octobre 2008
mardi 29 décembre 2009
popularité : 11%

Note sur les photos [1]

Entre poésie et politique

Rula Halawani est née à Jérusalem en 1964, elle est diplômée en photographie à l’université de Saskatechwan au Canada et a complété ses études par un Master en études photographiques à Londres. Elle vit à Jérusalem et travaille comme directrice et enseignante de l’Unité Photographies de l’Université de Bir-Zeit, pilotant le premier programme d’enseignement académique du genre en Palestine. Ayant grandi sous l’occupation à Jérusalem Est et travaillant dans un environnement à haute teneur politique, Rula Halawani fait montre, dans ses photographies, d’une forte relation entre art et politique, et photographie les différents aspects de la vie palestinienne. Son travail a été montré en Palestine, en Europe et aux Etats-Unis, notamment à la Sharjah Biennal, au Fotografie Forum, et au Noorderlicht Photo Festival, et a été édité dans de nombreuses publications.

*****

Nous sommes accueillis au Botanique par Pascal Fenaux d’Amnesty International qui nous présente Madame Halawani, petite dame aux cheveux courts bouclés, d’allure décidée et qui s’exprimera pour nous en anglais (traduction en français par P. Fenaux).

Rula nous emmène tout d’abord à l’étage où sont exposées ses plus anciennes photographies et nous dit combien son travail politique de photographe est influencé par l’environnement dans lequel elle vit.

Rula a commencé sa carrière de photojournaliste dans les Territoires Occupés en 1989., une expérience à la fois fondatrice et traumatisante : "Quand j’ai commencé dans le photo-journalisme, la situation était vraiment très dure ici. Je voulais raconter ce qui se passait dans le pays. C’était pour moi un impératif. Mes parents étaient tout à fait opposés à ce que je fasse ce métier, et à l’époque, il y avait peu de photographes sur le terrain. Dans les villages, au début, les gens me prenaient pour une étrangère". Devant la photo couleur d’un enfant qui lance un cocktail Molotov, puis celle des funérailles d’un adolescent abattu d’une balle dans la tête pour avoir lancé des pierres contre les soldats israéliens, elle nous explique que son travail (objectivité du journaliste) est devenu de plus en plus difficile (elle est touchée par la détresse de ces gens qu’elle connaît souvent personnellement : "Parfois, je rentrais à la maison en pleurant et je ne pouvais plus dormir", se souvient-elle.), et qu’elle a voulu aller plus loin, utiliser la photo comme médium artistique.

Après avoir suivi une formation à Londres, elle s’engage dès 1997 dans une photographie plus plasticienne, tout en restant dans le témoignage de la réalité quotidienne du peuple et des paysages palestiniens. Elle veut montrer qu’au delà de la difficulté, la vie continue.
Nous regardons ses nouvelles photos couleur : des femmes replantent des oliviers en Territoires Occupés, de jeunes Palestiniens répètent la dabka (danse traditionnelle), des écolières font leurs devoirs, une famille s’échange des cadeaux à Noël, des hommes assis en demi-cercle profitent du soleil, un jeune homme fume un narguilé à la piscine, des pêcheurs réparent leurs filets sur la plage en chantant leur enfance à Jaffa, une jeune femme passe un checkpoint avec son instrument de musique, un vieil homme en pleurs : on vient de lui tirer dessus. Les soldats israéliens ont le choix de tirer à vraies balles ou non (rubber or real bullet). « He was a nice soldier, he shot rubber »…

Rula nous emmène ensuite au rez-de-chaussée : les photos maintenant sont exclusivement en noir et blanc. Nous nous arrêtons devant un montage de photos (34 au départ) prises au checkpoint de Qalandia. Une série de photographies de mains : celle du soldat israélien qui contrôle (prend les papiers d’identité, ouvre les sacs à dos, les attaché-case…), celle des palestiniens qui subissent ce contrôle (soulèvent leur pull pour montrer qu’ils ne cachent rien, tendent la main et attendent de récupérer leur « permis »…). L’effet de la répétition de ces gestes est impressionnant. Rula voulait raconter les checkpoints différemment des journaux télévisés (file de gens en attente…) et décrire l’intrusion quotidienne de l’armée israélienne dans la sphère intime : "Les personnes sont des numéros. Il n’y a aucune communication entre le soldat et le Palestinien. Si le soldat regarde, observe, détaille le palestinien qui souhaite passer le checkpoint, c’est difficile pour le palestinien de croiser le regard du soldat armé."




Rula précise que ce montage date de 2002, qu’à l’heure actuelle ce checkpoint n’existe plus : à sa place dorénavant, une frontière fermée entre Israël et la Palestine.

L’invasion massive de l’armée israélienne (2002), la réoccupation de toute la Cisjordanie (Opération Rempart, très sanglante) et la destruction de toutes les infrastructures palestiniennes par Ariel Sharon est une période cruciale dans la vie de Rula : les Palestiniens vivent dans l’inquiétude de perdre leur ville de Jérusalem. Quant aux Palestiniens en exil, les Israéliens leur dénient maintenant le droit de revenir chez eux (home).

Rula nous confie qu’à cette époque, elle pensait qu’on trouverait une solution au problème palestinien. Elle est très tentée de reprendre sa profession de photojournaliste, s’engage dans un mouvement pour la paix. Tout ce qu’elle voit et vit est tellement négatif, elle a l’impression d’une répétition du passé, de vivre à son tour les mêmes horreurs que celles que son propre père lui racontait en 1948. Face à la démolition des villages de réfugiés palestiniens, elle comprend que le conflit israélo-palestinien n’est plus un conflit religieux (d’ailleurs, avant juifs et musulmans s’entendaient) mais un conflit d’identité nationale, de possession des terres.

Rula se sent de plus en plus touchée par la terre, la disparition des Palestiniens de leurs terres l’attriste. C’est une période de remise en question pour elle : après les photos couleurs, après les montages de photos en noir et blanc, témoignage de l’occupation israélienne, des mille soucis de la vie ordinaire et de la force d’un peuple qui survit dans un no man’s land identitaire et une poussée colonisatrice incessante, Rula entame une troisième approche plastique de la réalité : ses photos sont désormais « en négatif ».

Nous nous trouvons maintenant devant une série de photos désertées, espaces vides qu’elle a voulus « hors du temps » (les photos pourraient aussi bien être de 48), série qu’elle a appelée « Incursion négative ». Rula ne photographie plus tant les gens que les lieux, des paysages fantômes, tentes plantées au milieu de ruines, et aussi le mur en travers de la route défoncée, ce mur si laid qui défigure une terre triste et ravagée par les lourdes machines abandonnées ça et là, hantée par des chiens errants qui aboient dans la nuit humide, plus âme qui vive…

Dans une installation au sol (« Traces »), Rula témoigne de la destruction de la nature, de la profonde transformation du sol en un paysage de peur, délabrement, captivité : bout de tissu pris dans la boue et le béton, de fil de fer, de câbles électriques, traces de roues de camion et de char, eaux stagnantes…

"Je ne m’assieds pas pour écrire : j’écris en prenant des photos. Je ne trouve pas les mots pour écrire parce que les images de mon enfance ont disparu, les collines pures, les oliviers, les bergers libres". Aujourd’hui, le pays de Palestine est recouvert de constructions modernes, laides, buildings en béton. Des colonies y sont implantées de manière irrationnelle. Rula commence à prendre d’autres photos : sur son trajet entre Rahmalah, Jérusalem et Birzeit, elle prend des photos en conduisant. Les photos montages que nous découvrons maintenant, presque en fin de parcours de l’exposition, sont floues. L’effet de mise au point, ce flou travaillé montre combien Rula voudrait que ces constructions disparaissent : il permet de rayer la colonie du paysage, de le rendre à lui-même, à ce qu’il était.

Dernière étape très forte, nous entrons dans une petite pièce après avoir lu ceci «  They turned my home from Heaven on earth to a ghost’s paradise  » : sur les 4 murs et au plafond, une photo du plafond et des 4 murs d’une petite maison de Lifba, un village à l’entrée de Jérusalem qui a été vidé de ses habitants en 48 mais que, curieusement, l’armée israélienne n’a pas détruit (ce qui constitue une anomalie tant c’est rare) et où (tout aussi bizarrement) les Israéliens ne se sont jamais installés. C’est tellement incroyable que les Palestiniens sont persuadés que quelque chose de céleste protège ce village… D’ailleurs, la lumière qui passe au travers des petites fenêtres dans la petite maison, n’est-elle pas un signe de cette protection divine ?….

PS : A la question d’un visiteur, Rula répond qu’elle n’a eu aucune difficulté à sortir ses photos de Palestine. Elle sort ses films de photos et les fait imprimer ici, en Europe. Mais elle ne peut les ramener là-bas, les bagages étant soumis à une fouille systématique au retour.


[1Toutes les photos ont été empruntées sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !