Film : "Pour un seul de mes deux yeux" - Avi Mograbi

Novembre 2008
mardi 29 décembre 2009
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Note sur les photos [1]

Le titre du film d’Avi Mograbi reprend les dernières paroles que la Bible prête à Samson. Aveuglé, humilié, le héros est emmené dans le temple des Philistins à Gaza et demande à son dieu de lui donner assez de force pour "venger un seul de mes deux yeux", crevés par ses ennemis. Samson détruit les colonnes du temple qui s’écroule sur lui en tuant les Philistins par milliers.

Avi Mograbi est un des enfants terribles du cinéma israélien, un trublion qui, film après film, se donne comme projet la prise de conscience de son peuple et la déconstruction des mythes d’Israël.

Il est aussi militant pacifiste, et on le retrouve souvent aux côtés des associations Ta’ayush ou B’tselem. Le cinéma est un peu histoire de famille, l’engagement aussi : son père possède une des plus anciennes salles de Tel Aviv ; son fils Shaul, 19 ans, l’enfant qui suit le chemin du père, est en prison, condamné en tant qu’objecteur de conscience (refuznik), passé en jugement, à huis clos, sans pouvoir se défendre, sans avocat. Le dernier film du cinéaste, Pour un seul de mes yeux, lui est dédié.

Ici, le cinéaste s’interroge (et interroge le spectateur et son peuple) sur deux mythes israéliens, Samson et Massada, servis à volonté aux jeunes générations israéliennes, à l’école et lors de visites collectives - qui s’apparentent à des réunion de sectes - aux sites, historiques ou légendaires. Il les met en parallèle avec la situation vécue aujourd’hui quotidiennement par les palestiniens dans les territoires Occupés… Comme dans ses autres films, il se met en scène : ici, il est en conversation téléphonique avec un ami palestinien qu’on ne verra pas, mais qu’on entendra.

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Avi est chez lui, dans son bureau, et téléphone à quelqu’un qu’on comprend être un ami palestinien.

Un prof (juif) a emmené sa classe au sommet de la montagne de Massada. C’est l’aube. Il leur demande de ressentir l’atmosphère (vent, respirations, pas sur le gravier froid). En bas, les Romains s’apprêtent à prendre d’assaut Massada où sont réfugiés 950 zélotes juifs. Les élèves imaginent le bruit des armures, les cris de panique des assiégés. Un hélicoptère tourne autour du site.

Champs. Un tracteur que des soldats juifs forcent à s’arrêter. Les paysans palestiniens ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent pas travailler : « Soldat, pardon, mais je vous parle, répondez-nous ! » - « C’est une zone militaire du 1 au 30 mai.. Ces terres sont à l’Etat. Interdites, point ! »

Un guide (juif) explique l’histoire de Massada à des visiteurs (juifs) : an 72, 2 ans après la chute de Jérusalem, les Romains ceinturent la forteresse de Massada d’un mur de 2,5m de haut, une façon de dire aux assiégés « nous sommes là, nous y resterons »

Avi filme des agriculteurs palestiniens attendent en plein soleil que les soldats ouvrent la grille qui leur barre la route. « Ils font comme ils veulent . » - « Ca dépend de leur humeur » - « Nos récoltes pourrissent ». – « On est las de vivre ». Une femme apostrophe Avi : « Aidez-nous à les convaincre » . Une vieille femme assise à l’ombre d’un pilier pleure, fatiguée : « Qu’est-ce qu’on peut y faire ?…C’est pas une vie. Plutôt mourir que vivre comme ça. »

Avi au téléphone. Son ami palestinien explique : « Il n’y a rien à faire ici. Normalement la vie est organisée en fonction du travail. Ici, on perd la notion du temps. » Puis il déclare qu’il va se raser la barbe : « Ton aspect peut faire basculer ta vie. Ils sont capables de me prendre pour un terroriste ! »

Visite de la grotte où a vécu Samson. Le Juif orthodoxe qui allume les bougies raconte que ce surhomme sauva le peuple juif de l’extinction. Des jeunes « hippies » sont venus demander pardon à Samson de l’avoir livré aux Philistins. « Il a tué 800.000 Philistins à Gaza. On devrait suivre son exemple » - « Ce n’est pas une question de force, mais de foi : il faut se dire, j’avance et Dieu est avec moi ».

Campagne, quelques oliviers, un chemin de terre défoncé. Au loin, la route. Sur le chemin, trois Palestiniens en chemise se cachent au passage d’une jeep, puis essaient de traverser, reviennent sur leurs pas quand arrive une autre jeep. Ils ont peur. Jeu de cache-cache pas gai. Finalement en courant, ils parviennent à traverser sans se faire prendre.

Le guide juif, du haut de Massada, montre aux visiteurs juifs le tracé de l’ancien mur romain. C’est un système de fermeture hermétique, dit-il. "Pensez à ces gens coincés dans la montagne : qu’est-ce que vous ressentez ?"

Avi filme des soldats qui retiennent des Palestiniens : "Vous êtes en zone militaire !" - J’ai le droit de filmer !... Pourquoi les gardez-vous ici ?" - "Ils ont causé du désordre. ils ont allumé un feu". - "Allumer un feu parce qu’il fait froid, c’est un crime ?" Un Palestinien qu’un soldat force à rester debout, les pieds sur une pierre s’énerve et dit à Avi : "Nous sommes là depuis 8 h du matin ! Il y en a qui doivent aller à l’école !" et il ajoute : "C’est à cause de choses comme celles-là qu’il y a des attentats !"

Avi au téléphone. « Cessez d’être des maîtres », lui demande son ami palestinien, « nous voulons cesser d’être des esclaves dans notre propre pays, face à des gens qui prennent nos ressources. » - « Si je sors pour jeter des pierres, les soldats me tirent dessus, c’est tout ! ». Avi réagit : « La force ne changera rien ». Son ami répond : "Pardon d’être de mauvais esclaves, c’est ça qu’on doit dire ?? Tu crois que ça me plaît de voir du sang dans les rues ? »

Famille juive, père, mère, enfant modèlent de la terre glaise tout en racontant l’histoire de Samson : il a été trahi par sa femme qui était philistine : elle a dit aux ennemis que sa force venait de ses cheveux. Arrêté, rasé, aveugle après qu’on lui ait arraché les yeux, emmené à Gaza et humilié en public, Samson prie Dieu de lui rendre sa force une dernière fois. Il écarte deux colonnes et fait s’écrouler le temple sur lui et les Philistins : « Que je meure avec les Philistins »

Un conducteur de camion palestinien se tient debout face à une tour de contrôle. On ne voit pas le soldat juif, trop loin. Il a des jumelles et parle au micro. le palestinien montre son laissez-passer. Une pelleteuse déplace alors le bloc de ciment qui barre la route et le remet en place sitôt le camion passé. Le routier suivant n’a pas de permis de passer. "J’ai de la marchandise !", crie-t-il au soldat invisible. "Tracteur, n’ouvre pas !", commande la voix déformée par le haut-parleur.

Des visiteurs s’amusent avec l’écho du haut de Massada : « Romains, on ne se rendra pas ! » criaient les Juifs assiégés depuis 4 mois.

Campagne. Face à une dizaine de Palestiniens, un char fait des aller-retour nerveux sur la route. Arrivent une famille, mère malade. Les soldats ne veulent rien entendre : « Dégagez, ça m’est égal. », dit le haut-parleur. Finalement, ils acceptent de la laisser passer seule (sans ses enfants) pour monter dans une ambulance. « N’aie pas peur », dit la plus grande. « Allah voit tout. Qu’Allah les humilie comme ils nous humilient ! »

Avi au téléphone. « La balle est dans votre camp », dit son ami palestinien. « C’est en Israël que ça doit se passer. Il faut faire comprendre ce que ça signifie d’être un occupant. Il faut que les Juifs comprennent qu’ils sont les plus aptes à mettre un terme à tout ceci, mais ils ne veulent pas. Un mur les sépare de la réalité » - « Le peuple palestinien est en colère à en mourir. On y pense tout le temps. C’est jusque dans notre chambre à coucher. »

Cours au sommet de Massada. Le prof demande aux élèves de se positionner en fonction de leur choix face aux envahisseurs : se suicider, se rendre, prier, se battre. La majorité veut se battre « pour leur montrer qui on est. Et puisqu’il faut mourir, autant que ce soit en tuant un maximum de Romains ! ».

Avi au téléphone. Il écoute son ami palestinien : « Avi, les gens commencent à penser que vivre n’est plus une chose importante dans cette situation. Les Israéliens devraient y réfléchir, réfléchir à ce qu’ils font et au fait que ce qu’ils font fait que des gens en arrivent à penser et à dire ça… » - «  Les terroristes ne sont pas des gens qui ont un plan et de l’argent comme ceux du 11/09. C’est quelque chose de spontané. A Gaza, des gosses armés d’un couteau sont prêts à tuer des soldats … »

Cours en primaire. Les gosses racontent : « Samson a demandé à Dieu qu’il lui rende sa force encore une fois : « Que je venge un seul de mes deux yeux », et il a fait s’écrouler le temple en disant « Que je meure avec les Philistins ». « Comme l’a dit le soldat Trumpeldor : « Il est bon de mourir pour sa patrie ».

Echange au sommet de Massada : comment les Zélotes ont organisé leur suicide collectif. Discussion sur le droit au suicide : «  Oui, si c’est pour échapper à une conversion forcée » - « C’est horrible de tuer sa propre famille » - « Ces Zélotes étaient des fanatiques religieux, des psychopathes ! Ils avaient un complexe de supériorité : il faut savoir dire « J’ai perdu » ! »

Fête juive, chars illuminés, défilés, danses : « Kahana est vivant ! [2], Le peuple juif est vivant ! ». Concert (chanteur barbu) reprend l’histoire de Samson : « Daigne te souvenir de moi, rien que pour cette fois, que je venge un seul de mes deux yeux, que je me venge de la Palestine. Vengeance, vengeance ! » Des jeunes répètent, poing tendu.

Avi filme et se fait malmener par un soldat ... "Un officier a dit qu’on pouvait filmer. Tout représentant de l’Etat peut être filmé. » - "Eteins ta caméra, c’est une base militaire. » - « Ne me donne pas d’ordre, je suis un civil. » Le soldat téléphone à son supérieur qui lui dit qu’Avi a le droit de filmer. « Les excuses, tu connais ? Tu sais dire « Excusez-moi » ? »

Sur le site de Massada, le guide juif lit le discours du chef des zélotes assiégés avant le suicide collectif : « Que nos enfants meurent avant de tomber en esclavage de nos ennemis ! ». Il est très ému : « Quelle force de caractère il leur a fallu pour tuer leurs enfants ! ». Et il fait un parallèle avec le camp de Bergen-Belsen (où 93 juives se sont suicidées en 40-45), puis avec la situation actuelle : «  l’histoire se répète aujourd’hui dans les guerre d’Israël. Des membres de ma famille sont morts. Aucun de ces peuples envahisseurs ne se comporte en civilisé ! Ce n’est pas comme nous ! » - « Un État se mérite, est le fruit de sacrifices, de morts. Il vaut mieux mourir que tomber aux mains de ces bêtes sauvages ».

Avi au téléphone. Son ami lui dit que «  le problème ce n’est pas les morts, mais comment les gens vivent aujourd’hui, concrètement ». Avi lui répond : «  J’aime la vie ! Et toi ? » Son ami répond : « Non, en ce moment pas du tout… Je ne sais pas comment je pourrais retourner à une vie normale un jour. »

Des écoliers attendent dans le soleil derrière la barrière fermée. Sur la route une jeep et des soldats. Avi qui filme demande : « Quand comptez-vous ouvrir ? » - « Je n’ai pas à vous répondre ». Avi s’énerve : « Vous laissez des enfants attendre sans même leur dire quand vous allez ouvrir ! Il est temps de grandir un peu ! ».

Le guide aux visiteurs : « Où sont les Romains actuellement ? Ils ont disparu. Mais nous, les Juifs, nous sommes ici ! »

*****

Marianne Blume qui a assisté à la projection avec nous nous propose de réagir par rapport au film. Nos réactions en vrac : ce film montre bien le carcan dans lequel les gens vivent.

- Ces soldats invisibles dans leur tour qui parlent par haut-parleur, il s’agit presque d’une occupation virtuelle. Déshumanisation. Soldats « robotisés », qui ne pensent pas, drillés (« Vous êtes en Territoires Occupés, un endroit où on ne vous aime pas » à les autres (= les Arabes) sont forcément l’ennemi), très jeunes, embrigadés.

- Faire attendre (en vain) des écoliers, des agriculteurs, des femmes derrière une barrière que les soldats ouvriront si ça leur chante, quand ça leur chantera. L’absurdité des choses.

- Les enfants juifs éduqués depuis tout petits : « on a été un peuple de victimes, maintenant, on est un peuple de combattants. » Lavage de cerveau. (Expérimenter Massada, paysage occupé : donne aux Israéliens le sentiment d’être une citadelle et « on ne va pas se laisser faire »)

- Choisir entre se battre et se suicider, le rapport à la mort, à la vie du palestinien au téléphone.

- La haine palpable chez le chanteur barbu (Vengeance !!), les pseudo-hippies.

- Contradictions : Samson qui est un kamikaze, un terroriste que les Juifs vénèrent. Le mur autour de Massada, et les visiteurs juifs qui ne font pas le rapport avec le mur qu’ils construisent aujourd’hui.

- Appel à la sensibilité (guide ému) plutôt qu’à l’intelligence raisonnable, manipulation des émotions : « Nous avons 2000 ans de souffrance derrière nous » a dit un jeune soldat de 19 ans à Marianne.

Marianne souligne le courage de ceux qui, en Israël, refusent de servir dans l’armée, ou de se battre. On ne rencontre que peu de personnes qui pensent autrement que ce que le lavage de cerveau ambiant commande de penser et ils ont toute la société contre eux. Tout le monde n’a pas non plus la capacité de se révolter contre ce qui est majoritaire : c’est difficile d’être marginal.

Elle rappelle que le budget militaire en Israël est payé par les USA (leur intérêt = Israël est leur tête de proue au Moyen Orient, un rempart contre le déferlement des Arabes) (T-shirts vus à Jérusalem « America, Don’t worry. Israeel is behind you ! ») et aussi combine l’histoire est réécrite, la mémoire instrumentalisée. Il y a une création du « peuple juif », un mythe de la diaspora : les juifs autour de la Méditerranée n’ont rien à voir avec une diaspora causée par les Romains. Les nouveaux historiens israéliens parlent de conversions. De même, une grosse majorité des Palestiniens ne sont que des Juifs convertis, descendants de tribus juives réfugiées face aux Romains. Il y a, dit Marianne, une mythologie autour de l’existence et de la création d’Israël : depuis Massada, jusqu’au judéocide de la guerre 40-45. Mais ce qui est frappant, c’est que jusqu’en 1960, on n’en parlait pas de ce judéocide en Israël. Les rescapés des camps se sont même entendu dire qu’ils n’avaient pas résisté !. Et aujourd’hui encore, Israël ne s’en occupe pas, l’argent que l’Allemagne donne en compensation ne leur est pas versé.

Tanguy et Marianne évoquent d’autres mythes fondateurs (la Flandre Eternelle), l’antisémitisme propagé par l’église chrétienne (Jésus tué par des Juifs !), les fonctionnaires d’aujourd’hui qui appliquent les ordres/lois (nous n’avons fait qu’obéir aux ordres) et envoient des gens dans les camps de réfugiés. Quand les gens prennent-ils leurs responsabilités face à une situation qu’ils jugent inhumaines ? Qu’en est-il de la conscience morale ? On n’est pas toujours très fier de soi, mais la faiblesse est humaine, dit l’un de nous. D’accord, répond Marianne, mais cela devient un problème quant elle s’inscrit dans un système.

Marianne croit que Juifs et Palestiniens pourraient vivre ensemble si il y avait une économie correcte et qu’aucun des deux peuples soit dans une situation d’infériorité par rapport à l’autre. Pour elle, à l’heure actuelle, un seul État est impossible. Il faut d’abord qu’il y ait un État palestinien reconnu, le temps que les gens se rassurent, puissent avoir une identité propre.

Ce qui est curieux, c’est que les Juifs des pays arabes votent à droite, tandis que les Juifs des pays de l’Est votent travaillistes. Michel Warschawski rappelait qu’une fois l’Etat d’Israël créé, il a fallu le peupler et on a fait venir des Juifs de l’extérieur, y compris de pays arabes. Mais ceux-ci (les Ethiopiens, par ex.) sont encore aujourd’hui considérés comme des citoyens de seconde zone et sont ostracisés. Ces derniers, par dépit, votent contre les Juifs Askhénazes qui constituent l’élite (et qui sont arrivés en Israël avec des idées de gauche). Il y a des classes de juifs. La société juive ne va pas bien (manif de pauvres, femmes seules, handicapés). Mais avoir un ennemi commun, ça aide. Et l’armée est un exutoire à la rage de tous les déçus, un ascenseur social (un moyen d’avoir un poste, une maison), tout autant qu’un « service d’intégration » : il faut avoir fait son service, avoir défendu la patrie. D’ailleurs, dans le monde de la politique, la plupart sont d’anciens généraux de l’armée… Il y a aujourd’hui 1290 Refuzniks seulement. Ils valsent en prison car, en refusant de faire leur service militaire, ils échappent à un système de formation/contrôle…


[1Toutes les photos ont été empruntées sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !

[2mouvement raciste juif